— Celle-ci m'a fort intéressé, je vous assure. La chasse, sous quelque forme que ce soit, est ma passion.
Celui qui parlait ainsi était un homme de vingt-huit à trente ans, dont la haute taille ne semblait pas exagérée en raison de l'harmonie de ses formes et de la souple élégance de toute sa personne. Une légère barbe blonde terminait son visage aux traits fermes, d'une singulière énergie. La bouche était dure, le front hautain, les gestes gracieux et souples, très slaves. Mais les yeux surtout frappaient aussitôt dans cette physionomie. De quelle couleur étaient-ils? Bleus? Oui, on l'aurait dit un moment. Puis, tout à coup, on les aurait déclarés verts, d'un étrange vert changeant, mystérieux et troublant. D'autres fois, on les avait vus noirs, — cela dans les très rares moments où, en public, le prince Ormanoff avait laissé paraître quelque irritation.
En tout cas, c'était un énigmatique regard, très froid, dédaigneux et sans douceur, mais fascinant par son étrangeté même et par l'intelligence rare qui s'y exprimait.
— Très chic, ce prince Ormanoff! Mais je doute que sa femme ait été heureuse! chuchota une jeune femme à l'oreille de sa voisine, une noble russe, relation d'hiver des châtelains, tandis que cavaliers et voitures se dirigeaient vers un grand pavillon de chasse où devait être servi le lunch.
— Mais détrompez-vous! Il était parfaitement bien avec elle, la comblait de bijoux et de toilettes, la menait constamment dans le monde et ne la quittait guère. Seulement il exigeait qu'elle n'eût pas d'autre volonté que la sienne, d'autres idées et d'autres goûts que les siens.
— Eh bien! si vous trouvez ça amusant!
— Cela dépend des caractères. Olga Serkine, qu'il avait épousée à seize ans, était une petite créature passive, très éprise de son mari, je crois, et complètement dominée par lui. Il me semble qu'elle n'a pas dû souffrir de ce despotisme.
— Etait-elle jolie?
— Admirable! Elle tenait d'une aïeule circassienne une beauté telle qu'on en rencontre bien peu de par le monde.
— Et comment est-elle morte?