— Je ne sais pas au juste… Un accident dans le domaine que le prince possède en Ukraine. Elle périt, et avec elle son unique enfant.

— Et le mari ne fut pas désespéré?

— Désespéré, lui! Peut-être a-t-il éprouvé quelque émotion, — je veux du moins l'espérer, — mais j'ai ouï dire qu'il n'avait jamais eu à ce moment un autre visage que celui que vous lui voyez aujourd'hui. Certainement, il manque un organe à cet homme-là: c'est le coeur. Tous ceux qui l'ont connu sont unanimes à le dire.

— C'est dommage, car autrement il est remarquable. Je l'ai entendu causer, il est étonnamment intelligent et érudit. Croyez-vous qu'il songe à se remarier?

— Je l'ignore. Il lui faudrait en ce cas tomber sur une seconde Olga, car autrement, hum!… je crois que le ménage ne marcherait pas longtemps, avec une pareille nature. Malgré tout, il se trouverait quand même bien des femmes qui accepteraient sa demande, éblouies par son titre, sa haute position sociale, ses immenses richesses et cette existence de luxe raffiné qui est la sienne. J'avoue que, pour ma part, tout cela n'aurait pas compensé l'esclavage dans lequel était tenue la princesse Olga. L'âme rude des vieux Moscovites s'unit chez cet homme au despotisme oriental. Pour lui, — je le lui ai entendu déclarer un jour, — la femme est un être très inférieur, un joli objet que l'on pare pour le plaisir des yeux, que l'on place dans sa demeure comme on le ferait d'une belle statue ou d'une oeuvre d'art remarquable, et qui doit posséder toute la souplesse et l'humilité nécessaires pour plier sans un murmure sous la volonté et les caprices de son seigneur et maître. Mais ne lui parlez jamais, je ne dis pas des femmes savantes, — grands dieux! — mais simplement d'une femme bien instruite, quelque peu intellectuelle, ayant des idées personnelles, se prétendant non semblable à l'homme, mais différente, et son égale pourtant.

— Savez-vous qu'il est effrayant, votre compatriote, comtesse! Brr! ce n'est pas moi qui lui chercherai une seconde femme!… Les Cérigny l'ont connu à Cannes, n'est-ce pas?

— En effet. Il possède là-bas une merveilleuse villa où, du temps de la princesse Olga, il donnait des fêtes inoubliables. Il vit là avec sa soeur, la baronne de Rühlberg, veuve d'un diplomate allemand, les deux fils de celle-ci, plus une cousine pauvre, personnage terne qui fait partie du mobilier des différentes résidences du prince Ormanoff.

En causant ainsi, les deux amazones arrivaient près du pavillon de chasse, coquette bâtisse Louis XV autour de laquelle se groupaient les invités descendant de cheval ou de voiture. Le prince Ormanoff venait de mettre pied à terre, et, jetant la bride de son cheval à un piqueur très empressé, — on savait le noble étranger très généreux, — s'arrêtait un instant en promenant autour de lui un regard à la fois investigateur et indifférent.

Ce regard s'immobilisa tout à coup. Il venait de rencontrer, au milieu d'un groupe, la maigre silhouette de Mme de Subrans, et, près d'elle, le ravissant visage de sa belle-fille.

La vicomtesse et Lise étaient arrivées un peu en retard et avaient rejoint en forêt les autres équipages. On les regardait beaucoup, car depuis des années Mme de Subrans ne sortait plus et n'entretenait avec les châtelains du voisinage que des relations espacées. Mais, surtout, la beauté de Lise excitait l'intérêt et l'admiration.