Quel être odieux était donc ce prince Ormanoff?
Quand elle eut retiré ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers l'étage supérieur. Dâcha lui avait appris que Madia était malade, et elle voulait aller la visiter. Ce devoir de charité la forcerait d'ailleurs à faire trêve à ses pénibles préoccupations et à l'angoisse que lui donnait la pensée du châtiment injuste préparé à Sacha.
— Que vous êtes bonne de venir me voir, ma douce princesse! dit la vieille niania en lui baisant les mains. Mais vous êtes bien pâle… et vous semblez triste. On dirait que vous avez pleuré.
La jeune femme ne répondit pas et essaya de sourire. Mais Madia hocha la tête.
— Non, vous ne pouvez pas… La princesse Olga souriait toujours, elle, devant "lui". Mais elle a pleuré quelquefois quand elle était seule. Pas très souvent, pourtant… Ce fut surtout après la naissance du petit Volodia. Elle aurait voulu s'occuper de lui comme font les autres mères. Mais chez les Ormanoff, l'enfant, quand c'est un fils, est soustrait aussitôt à l'influence maternelle. Elle avait la permission de le voir seulement une fois par jour. Quand il était malade, elle ne pouvait pas le soigner. Heureusement, sa nature n'était pas très sensible. Mais elle souffrait un peu quand même, car elle aimait bien son petit enfant, — pas au point, pourtant, de résister à son mari, car, lui, elle l'aimait plus que tout.
— Elle le craignait surtout, je pense! murmura amèrement Lise.
Aimer cet implacable tyran, ce coeur de marbre? Qui donc en aurait été capable?
— Oh! oui, elle le craignait! Cependant, il était bon pour elle… Pourquoi me regardez-vous comme cela, Altesse? Il était bon, je vous assure, et la princesse Olga n'a pas souffert comme vous pourriez le croire. Sa nature passive s'accommodait très bien de la soumission passive et du genre d'affection que lui accordait son mari. Elle n'aurait pas entrepris la moindre chose de son propre chef, elle cherchait toujours dans ses yeux une approbation. C'était un bon ménage, Altesse.
Pourquoi donc cette vieille femme lui racontait-elle tout cela? Qu'avait-elle besoin de savoir que la première femme avait été une parfaite esclave? Elle, Lise, n'avait aucune velléité de l'imiter! Elle était toujours prête pour la soumission due à l'époux, mais en conservant sa dignité de femme et sa liberté de conscience tout entière.
— Je vais vous dire au revoir, Madia. Il est temps que je m'habille pour le déjeuner.