— Ah! elle vous l'a dit aussi? Oui, elle a dû s'en apercevoir aussitôt. Le prince ne lui adresse peut-être pas dix mots dans l'année, et pourtant elle le connaît presque aussi bien que moi. Sous ses paupières baissées, elle voit tout, elle devine tout. Ma douce petite princesse, elle sait certainement déjà un secret que vous ignorez encore, — un beau secret qui vous donnera le bonheur. Mais, à cause de cela, prenez garde! Elle haïssait déjà la princesse Olga, que sera-ce de vous!

— Pourquoi me haïrait-elle? s'écria Lise d'un ton stupéfait. Je ne lui ai jamais rien fait, je lui parle même chaque fois que je le peux, car je trouve fort triste que, parce qu'elle est une parente pauvre, on la laisse ainsi à l'écart.

— Et bien l'on fait! dit Madia en étendant la main. A la place du maître, je l'aurais depuis longtemps envoyée ailleurs. Voyez-vous, moi, j'ai une idée… Mais je ne peux pas le dire, parce que ce n'est rien qu'une idée… Pourquoi elle vous hait? Parce qu'elle est une louve, et vous, une agnelle du bon Dieu. Parce que, surtout… vous êtes la femme du prince Ormanoff. Défiez-vous d'elle… Et ne le craignez pas trop, lui. Croyez-en la vieille Madia, Altesse: quand vous aurez quelque chose à lui demander, faites-le hardiment, et vous obtiendrez tout.

Décidément, Madia avait une forte fièvre, ou bien son cerveau se dérangeait, — ce qui n'avait rien d'étonnant, vu son grand âge.

— Je tâcherai d'en parler au docteur Vaguédine, songea Lise en regagnant son appartement.

Il y avait en ce moment à Kultow deux hôtes: un diplomate autrichien, fanatique de chasse, et un parent éloigné du prince Ormanoff; le comte Michel Darowsky, capitaine aux gardes à cheval. Pendant le déjeuner, tous deux observèrent que la jeune princesse, à laquelle ils témoignaient une courtoisie empressée et une discrète admiration, avait un teint bien pâle ce matin et un cerne profond autour de ses beaux yeux, plus tristes que jamais. De même, il leur fut impossible de ne pas remarquer la mine sombre du prince Serge, et le pli dur qui barrait son front. La conversation se traînait, malgré les efforts de tous, et en particulier de Lydie qui secouait quelque peu son apathie en l'honneur de son cousin Michel. Le prince dédaignait aujourd'hui de s'y mêler autrement que pour prononcer quelques phrases laconiques, et cela seul suffisait pour jeter un froid sur tous les convives.

— Il a dû encore tourmenter cette merveilleuse petite princesse! murmura le diplomate à l'oreille du comte Darowsky tout en allumant un cigare, tandis que tous se réunissaient après le déjeuner dans le jardin d'hiver que des glaces sans tain séparaient du grand salon Louis XVI.

— Probablement! Il est odieux! Une si délicieuse créature, et si jeune, si touchante!… Tenez, regardez-moi cela. Elle nous a pourtant dit l'autre jour, devant lui, que fumer lui était désagréable!

Serge venait d'allumer une cigarette et la présentait à sa femme. Elle esquissa un geste de refus. Mais lui, tranquillement, la mit entre les petites lèvres roses. Et Lise n'osa l'enlever dans la crainte de quelque scène. Chaque fois que cette fantaisie avait pris à Serge, elle avait dû céder, se réservant la résistance pour des motifs plus graves. Mais quelque chose se révoltait toujours au fond d'elle-même lorsqu'elle devait se plier à ce caprice despotique.

Aujourd'hui, il ne prolongea pas son ennui. A peine lui-même avait-il tiré quelques bouffées de sa cigarette qu'il se leva, en disant que l'heure était venue de s'habiller pour le patinage. Aussitôt chacun s'ébranla. Lise et lui sortirent les derniers du salon et montèrent ensemble l'escalier.