— Je crois que vous exagérez, Varvara. Vous n'avez rien de très contagieux… Etes-vous bien soignée, au moins?

— Bien soignée! Mais je suis abandonnée par cette Nadia, qui perd la tête depuis qu'elle est fiancée au fils d'Ivan Borgueff! Je suis sûre que la coquine a coupé les fils électriques, de telle sorte que j'ai beau sonner, resonner, personne ne bouge. Quand elle se décidera à apparaître, elle me dira que la sonnette était détraquée. En attendant, je n'ai plus une goutte d'eau et la soif me dévore. Mais Varvara Dougloff est si peu de chose! A quoi lui servirait de se plaindre?

— Mais si, il faut vous plaindre! Je vais en parler à Natacha. En attendant, je vous enverrai Sonia, qui est une très bonne fille, fort adroite et serviable.

Varvara eut un petit plissement de lèvres ironique.

— Natacha et les autres ne tiennent compte que des observations et des ordres du prince Ormanoff. Tout ce que vous direz sera lettre morte.

Un peu de rougeur monta aux joues de Lise. C'était vrai, elle n'était rien dans cette demeure, où tout gravitait autour de la volonté du maître.

Elle quitta Varvara sous une impression désagréable. Décidément, elle ne lui était pas sympathique! Mais cela n'empêchait pas qu'elle ne lui vînt charitablement en aide.

Après avoir envoyé Sonia porter du thé à la malade, elle fit appeler la femme de charge. Elle put se convaincre aussitôt que Varvara avait deviné juste. Sous la politesse obséquieuse de Natacha, elle se heurta à la tranquille inertie d'une femme qui sait n'avoir aucun compte à rendre en dehors de la seule autorité existante. Pas plus qu'à la défunte princesse, le prince Ormanoff n'avait délégué à sa seconde femme le moindre pouvoir. Dans la demeure conjugale, Lise semblait une invitée — ou bien encore une plante précieuse que l'on soigne parce que le maître semble y tenir, mais qui n'est considérée par tous qu'au point de vue de son rôle décoratif.

Olga avait pu ne pas souffrir de cette situation, mais il n'en était pas de même de Lise, dont la nature délicate et fière ressentait profondément toutes ces blessures.

Quand Natacha se fut retirée, après avoir dit du bout des lèvres qu'elle allait parler à Nadia, Lise s'habilla et descendit pour faire avec Sacha une promenade en traîneau. Il était maintenant son habituel compagnon. Depuis l'incident du patinage, Lydie s'abstenait souvent de sortir avec sa belle-soeur. Serge, s'absentant quotidiennement, n'en savait rien, et elle était bien certaine que Lise, dont elle devait, bon gré mal gré, reconnaître la discrète bonté, ne lui en parlerait jamais.