C'était maintenant sans trop d'appréhension qu'elle entrait chaque jour chez lui, qu'elle s'installait dans le grand fauteuil à haut dossier sur le fond sombre duquel ressortaient si bien son visage admirable et les robes d'étoffe souple et de nuances claires, qu'elle portait généralement à l'intérieur. Tout en elle était harmonie, le moindre des ses mouvements avait une grâce naturelle inimitable, et il n'était pas étonnant qu'un dilettante comme le prince Ormanoff ne la quittât pas des yeux, tandis qu'elle évoluait silencieusement autour du samovar pour préparer le thé, ou qu'elle distribuait des caresses à Ali et à Fricka qui se les disputaient, en manquant parfois de la renverser — ce qui amenait une intervention sévère de leur maître, malgré les timides protestations de Lise.

Un soir, Fricka, en sautant par surprise sur la jeune femme, lui fit au poignet une large égratignure. Serge sonna aussitôt et donna l'ordre à Stépanek d'administrer une correction à la coupable.

— Non, je vous en prie! La pauvre bête pèche par trop d'affection. Ne la faites pas corriger, Serge! dit Lise d'un ton suppliant.

Il se pencha et prit entre ses doigts le poignet sur lequel perlaient quelques gouttes de sang.

— Franchement, ceci mérite une punition, Lise!

Il s'interrompit brusquement en se mordant les lèvres… Et Lise rougit, car elle comprit qu'il pensait au traitement douloureux infligé par lui à ce même poignet délicat, et dont il avait pu voir les marques le lendemain, car, les chairs tuméfiées ayant gonflé, il avait été impossible à la jeune femme de remettre le bracelet.

— Emmène Fricka, mais ne la corrige pas, dit-il au cosaque qui s'en allait déjà, traînant l'animal, car il jugeait tout à fait inutile d'attendre le résultat des supplications de la jeune dame, lesquelles ne changeraient rien, pensait-il, à la décision du maître.

Quand Stépanek rapporta ce fait à l'office, ce fut, de toutes parts, un vif étonnement. Seule Madia sourit d'un air entendu, en cachant sous ses paupières clignotantes un regard ravi.

Le prince reprenait maintenant sa place aux repas. Il montrait à soeur une excessive froideur, malgré les manières humbles et repentantes de Lydie, et, n'ignorant pas sa préférence pour Hermann, affectait de ne jamais s'apercevoir de la présence de celui-ci, tandis qu'il témoignait à Sacha une attention inaccoutumée et même une certaine indulgence pour des étourderies sans importance qu'il aurait impitoyablement punies quelque temps auparavant.

Lydie rongeait son frein et s'inquiétait sérieusement. Les paroles de Varvara lui revenaient à l'esprit, bien qu'elle les taxât d'idées folles. Il était en effet inadmissible de songer que cette jeune femme, si durement traitée par Serge, exerçât une influence quelconque sur les actes de celui-ci. Mais il était certain aussi que la nouvelle attitude du prince avec sa soeur et Hermann et son engouement pour Sacha coïncidaient avec les rapports plus fréquents entre sa femme et lui.