Pendant les premiers jours, ses blessures avaient inspiré quelques inquiétudes au docteur Vaguédine, qui avait en vain essayé de lui faire garder le lit. Mais elles entraient maintenant dans une bonne voie, la fièvre baissait, et le prince, qui restait auparavant toute la journée inactif, quelque peu abattu en dépit de son énergie, commençait à s'occuper, à lire, à dépouiller la correspondance qui s'amoncelait sur les plateaux, et à indiquer à ses secrétaires les réponses à donner.
Un après-midi, il trouva parmi les revues qui encombraient toute une table, un livre qu'il parcourut rapidement, puis tendit à Lise.
— Tenez, coupez-moi donc cela, Lise.
C'était un volume de poésies d'un jeune et déjà célèbre poète français. Tandis que Lise faisait manoeuvrer le coupe-papier, des strophes harmonieuses passaient devant ses yeux. Elle soupirait, en songeant mélancoliquement que c'était un supplice de Tantale infligé là par le prince Ormanoff à la jeune intelligence qu'il privait de tout aliment intellectuel.
— C'est fini? dit-il quand elle lui tendit le livre. Eh bien! lisez-m'en donc un peu tout haut.
Réprimant la profonde surprise que lui causait cette nouvelle fantaisie, Lise se mit en devoir d'obéir. Elle lisait parfaitement, car M. Babille tenait à la diction, elle lisait surtout avec intelligence, avec émotion, s'identifiant aux sentiments très élevés du poète. Et sa voix pure, au timbre profond et doux, augmentait le charme délicat de ces vers.
— C'est assez, il ne faut pas vous fatiguer, dit tout à coup le prince Ormanoff. Mettez ce livre là, et reposez-vous. Vous continuerez cette lecture demain.
Ce fut désormais une habitude de chaque après-midi… Et ce fut, pour Lise, un des meilleurs moments de la journée. Que le prince le cherchât ou non, ces lectures, choisies par lui, se trouvaient être celles qui s'associaient le mieux à l'âge, aux idées, au degré de culture intellectuelle de sa femme. Elle y trouvait un plaisir extrême, qui s'exprimait sincèrement dans ses beaux yeux pleins de candeur et de lumière où Serge pouvait lire à son aise, ainsi qu'il lui en avait exprimé la volonté… Et en admettant — ce qui semblait bien improbable — qu'il éprouvât le désir de connaître les impressions de sa femme, il n'avait pas besoin de l'interroger. Son regard parlait pour elle.
Une autre fois, ce furent d'anciennes estampes découvertes par Nicolas Versky, le bibliothécaire, et que Serge montra lui-même à Lise, en y joignant d'érudites explications qui intéressèrent vivement la jeune femme.
Elle jouissait de ces petites satisfactions très inattendues, tout en s'en étonnant grandement. Il était certain qu'il y avait, à son égard, un changement chez le prince Ormanoff. Il était peut-être encore plus froid qu'au temps des fiançailles et aux premiers jours de leur mariage, mais son despotisme se faisait moins sentir, se nuançait de quelques concessions que Lise n'eût jamais osé espérer, car il semblait de ce fait lever quelque peu l'interdit jeté pour sa femme sur les occupations intellectuelles.