Mais elle s'arrêta encore, prêtant l'oreille à un bruit de voix enfantines que dominait, par intervalles, un organe masculin extrêmement vibrant… Et une troupe d'enfant déboucha soudain du sentier, à la droite d'Isabelle. Il y en avait de tous les âges, depuis un bébé porté par la grande jeune fille entrevue un jour à travers la palissade de la Verderaye, jusqu'à une svelte et vive fillette de quinze ans qui accourait en faisant flotter au vent ses longues nattes blondes. Cette dernière s'arrêta en apercevant la jeune fille assise près de la chapelle, ce qui permit aux autres de la rejoindre. Parmi eux se trouvait le plus âgé des deux jeunes gens rencontrés par Isabelle quelques jours auparavant. A chacune de ses mains était pendu un enfant… un délicieux petit garçon de trois ans, aux longues boucles blondes, et une petite fille un peu plus âgée.

Tous s'arrêtèrent, évidemment surpris et embarrassés… Une ombre de contradiction s'était étendue sur le visage d'Isabelle. Elle rassembla les différentes pièces de son ouvrage, les glissa dans un sac et s'éloigna tranquillement, sans affectation.

Elle alla s'asseoir un peu plus bas, sur une pierre sculptée posée à l'extrême bord de la falaise. Ces sculptures naïves étaient, disait-on, l'oeuvre d'un humble pâtre… Un siècle plus tard, une dame d'Abricourt, coupable de nombreux crimes et accusée de magie, se précipitait de là dans le torrent pour échapper au bûcher qui l'attendait immanquablement. Depuis lors une mauvaise renommée, encore augmentée, par le voisinage de la chapelle hantée, en tenait superstitieusement éloignés les paysans.

Isabelle s'était remise au travail, sans songer peut-être qu'un brusque mouvement pouvait la précipiter dans le gouffre écumant. Un large bloc de granit la cachait aux regards des étrangers dont elle entendait cependant les voix et les rires joyeux… Les sourcils de la jeune fille demeuraient froncés et sa physionomie avait pris une expression singulièrement amère.

Elle eut un tressaillement de stupeur en apercevant tout à coup près d'elle le petit garçon blond qui la regardait avec une curiosité timide… Ce bébé avait la plus ravissante petite tête qui se pût imaginer, et il souriait d'une façon si charmante qu'Isabelle demeura à le contempler. Quelque chose d'attendri, de très doux, avait soudain illuminé sa pâle et grave physionomie.

L'enfant se détourna tout à coup et se rapprocha du bord de la falaise… Un frémissement de crainte agita Isabelle, et, involontairement, ces mots s'échappèrent de ses lèvres tremblantes:

—N'allez pas là, mon mignon, vous pourriez tomber.

Le petit tourna vers elle ses grands yeux bleus.

—Je veux la fleur! dit-il d'un ton volontaire.

Et, avant qu'Isabelle eût pu faire un mouvement, il se penchait pour cueillir une jonquille dont la corolle jaune s'épanouissait au revers de la falaise. Mais son petit bras était trop court… Isabelle se leva vivement, bien que ses jambes fussent fléchissantes de terreur, et s'élança vers lui. Sa main le saisit brusquement par sa petite robe, au moment où il allait glisser dans l'abîme…