Isabelle se pencha pour recevoir le baiser de sa tante… Elle demeura un instant près d'elle, répondant un peu distraitement à ses questions sur les rats, chauves-souris et autres habitants de ce genre qui ne pouvaient manquer d'avoir élu domicile dans la vieille maison.
—Et ce torrent!… Quel bruit effrayant, Isabelle! Comment peut-on dormir ainsi?
—Vous vous y habituerez, ma tante, je vous assure… Allons, je vous quitte, car mon ouvrage m'attend. Tenez, voilà Mélanie qui vient me chercher pour faire la chambre de grand'mère.
—Déjà!… Reste encore un peu, Isabelle, la chambre se fera plus tard aujourd'hui, dit Mademoiselle d'Effranges d'un ton suppliant. J'ai mal dormi, je me sens souffrante ce matin…
—C'est impossible, ma tante… vous avez bien que cela ne m'est pas permis, dit doucement Isabelle en lui serrant la main. Je reviendrai tout à l'heure… pour faire votre chambre, et je vous apporterai à déjeuner. Cela fait partie de mes attributions, conclut-elle d'un ton paisible, où perçait cependant une légère amertume.
Et Isabelle alla commencer sa journée de travail, prenant pour elle la plus grande partie du ménage que n'aurait pas pu accomplir la vieille Mélanie. En bas, Rose, agacée par ses rhumatismes tenaces, la réclamait à grands cris pour la préparation du déjeuner, que Madame Norand exigeait très soigné… L'après-midi et la soirée se passèrent au milieu de piles de linge à raccommoder. Mille détails, négligés par les vieux domestiques, incombaient en outre à Isabelle, de même que tous les comptes de la maison… Avec de telles occupations, imposées par une volonté tyrannique, et non consenties librement par un sentiment de devoir ou d'affection, sans la moindre envolée hors de ce cercle monotone, Isabelle devait avoir bientôt atteint le but rêvé par sa grand'mère: le total dépouillement du moi intime pour devenir une automate, une femme d'intérieur perfectionnée… sans coeur et sans âme.
III
Le soleil frappait la masse bouillonnante du torrent. Sous cette éclatante lueur, l'eau se moirait de plaques étincelantes, reflétait des scintillements irisés, les escarpements de granit sombre se doraient, les pervenches et les myosotis levaient joyeusement leurs corolles bleues, et les mousses, les humbles mousses plaquées sur le roc aride et toutes mouillées de rosée, se couvraient d'une royale parure.
A travers les ramures du grand châtaignier, des filets de lumière venaient rayer les murs gris de la chapelle gothique et se jouaient sur la chevelure d'Isabelle, sur ses mains actives occupées à réunir les diverses pièces d'un corsage. Elle y mettait une extrême application, et, très évidemment, aucune pensée étrangère ne venait l'en distraire. Madame Norand pouvait se rassurer… Oui, Isabelle ne songeait vraiment qu'à ce corsage…
Elle se leva soudainement, laissant tomber les morceaux d'étoffe qui s'éparpillèrent sur le sol humide… Ses mains se froissèrent l'une contre l'autre et ses grands yeux se levèrent, empreints d'une angoisse déchirante. Une flamme de vie et de passion éclairait cet impassible visage… flamme fugitive, car il reprit instantanément son calme accoutumé. La jeune fille se rassit et réunit paisiblement les matériaux de son travail épars autour d'elle. Ce souffle de douleur, traversant subitement son âme, n'avait laissé aucune trace sur sa physionomie.