—… Et M. des Orelles aussi! ajouta-t-elle d'un ton légèrement tremblant.

Quelques couleurs montèrent subitement à son teint pâle et une expression inaccoutumée animait son regard pendant qu'elle tendait la main aux arrivants en répondant avec gaîté à leurs excuses et à leurs questions sur sa santé.

Derrière elle arrivaient M. Brennier et Régine, et Isabelle en profita pour s'éloigner discrètement.

Tout en marchant le long du torrent, elle se répétait que les moments si doux passés à la Verderaye depuis une quinzaine de jours se feraient rares désormais. Les Brennier avaient de nouveaux hôtes, et elle, l'étrangère, n'avait que faire parmi eux… Ces jeunes filles, bonnes et charitables, l'accueillaient par compassion, mais elle savait bien—oh! comme elle le sentait!—que nul agrément ne se dégageait de sa froide et insignifiante personne. Elle ne connaissait rien des choses de l'esprit, son intelligence s'était atrophiée par la privation de culture intellectuelle et l'absorption dans les besognes matérielles, et son coeur était froid… si froid!… Les demoiselles Brennier n'oseraient imposer trop souvent l'ennui de sa présence à des hôtes intelligents, car M. Arlys, si bon qu'il parût être, devait regarder avec une compassion un peu méprisante une pauvre créature dénuée de tout, telle qu'elle l'était.

Elle avait cru rencontrer sur sa route aride une fraîche oasis où elle aurait trouvé quelques instants de repos, un peu de lumière pour son esprit obscurci et de chaleur pour son coeur glacé. Mais, évidemment, elle s'était bercée d'un rêve… elle venait de comprendre que tout était fini… ou à peu près. Ils étaient là-bas en famille, gais, heureux, aimants, et n'auraient qu'un peu de pitié pour la triste étrangère. Allons, décidément, sa destinée était bien telle que la lui avait tracée Madame Norand, et elle avait eu tort de se laisser aller au charme de ces relations…

Elle se le répéta à satiété durant toute la soirée, pendant une partie de la nuit, et, en entrant le lendemain dans la chambre de Mademoiselle Bernardine, elle entendit cette exclamation:

—Quelle mine, Isabelle!… Es-tu malade, ma petite?

Elle inclina négativement la tête et s'empressa de remplir son office près de sa tante pour aller rejoindre le grand panier de linge qui l'attendait dans la salle à manger. Là, elle put en toute liberté se plonger dans ses souvenirs—souvenirs de quinze jours, et cependant si profonds que devant eux s'effaçaient presque les années tristes et sombres. La remarquable mémoire d'Isabelle lui retraçait fidèlement les lectures fortes et attachantes faites chaque jour par Régine, les commentaires élevés et finement spirituels des trois soeurs… puis encore les actions très simples de cette famille, rehaussées par une extrême noblesse de sentiments, sa charité inépuisable, ses vertus aimables…

Et dans l'après-midi Isabelle y pensait encore, lorsqu'en levant la tête elle aperçut dans la cour Danielle Brennier, toute fraîche et souriante sous son grand chapeau de promenade. Avec une vivacité inaccoutumée, Isabelle se leva et s'élança au-devant d'elle.

—Venez-vous avec nous, Mademoiselle Isabelle?… Nous allons à la fontaine d'Ivernon, sur laquelle Gabriel a composé ce matin des vers qu'il doit nous dire… Ensuite, très prosaïquement, nous goûterons.