—Mais, Mademoiselle, bien au contraire… Les âmes privées des bienfaits de la religion, tant qu'elles sont de bonne foi, sont toujours accueillies parmi nous, plus heureux…

—Parce que vous espérez leur faire partager un jour vos croyances.
Mais si elles ne veulent pas… si elles ne peuvent pas?…

—Nous les plaignons et prions pour elles, dit la voix émue de Régine. Mais pendant que nous traitons ces graves sujets, les enfants s'impatientent… Henriette, ouvre le panier du goûter. Nous nous mettrons là-bas, sous ce noyer.

Pendant qu'Henriette, aidée des enfants, sortait les provisions, les jeunes gens demeurèrent près de la fontaine. Un mince filet d'eau s'échappant d'une fissure du roc, s'égouttant en une gerbe diamantée sur la mousse d'une vasque naturelle—telle était cette fontaine, source du petit ruisseau qui glissait à travers le vallon. Des fleurettes roses penchaient curieusement leurs petites têtes vers l'onde admirablement pure où se miraient d'élégantes fougères. Semblables à de minuscules flocons, les dernières fleurs d'aubépine s'éparpillaient à la surface, bien vite entraînées par le courant jusque dans le lit du ruisselet qui les roulait entre ses rives veloutées…

Et le charme simple et frais de la fontaine d'Ivernon était justement célébré dans les vers dits par Gabriel à la prière de ses cousines… quelques vers délicats et vibrants qui valurent un concert d'éloges à leur auteur.

Seule, Isabelle était demeurée à l'écart. Appuyée contre la roche moussue d'où s'échappait la source, elle demeurait immobile, le regard perdu dans une vague contemplation… En s'approchant d'elle quelques instants après, Gabriel vit qu'une expression d'amère tristesse s'étendait sur sa physionomie.

—Ma pauvre petite poésie vous a-t-elle donc fait fuir, Mademoiselle? dit-il en affectant la gaîté. Vous en avez sans doute entendu bien d'autres de plus haute envolée…

Elle tourna vers lui ses grands yeux assombris.

—C'est la première fois que j'entends des vers… Je n'en avais même jamais lus. Cela est beau… si beau! dit-elle avec un regard soudain brillant. Et pourtant, j'ai ressenti comme une tristesse… Je crois, Monsieur, que vous m'avez révélé la poésie, et qu'un nouveau regret, une plus grande souffrance en sont nés pour moi, puisqu'elle m'est absolument interdite.

—Quoi, à ce point!… Mais l'homme n'est pas fait pour la prose seulement! Voyez donc, la terre aride se couvre de fleurs, l'air s'emplit de parfums, résonne de chants d'oiseaux, et, seule dans la création, l'âme demeurerait sèche et nue!… Je ne puis le croire, et, pour ma part, je sens en moi un besoin d'idéal qui m'élève souvent au-dessus des misères de la terre. Dieu d'abord, puis les nobles et charmantes choses que sa Providence a semées dans l'esprit humain, dans la nature, en un mot dans tout ce que nous pensons et voyons… voilà ce qui fait vibrer et tressaillir l'homme vraiment digne de ce nom. La prose est une nécessité, la poésie une aide et un soutien, pourvu que toutes deux aient pour but Dieu seul.