Isabelle l'écoutait avec une ardente attention. A ces derniers mots, elle secoua mélancoliquement sa belle tête.

—Vous parlez toujours de Dieu… mais je ne Le connais pas, dit-elle doucement. Pourrait-Il transformer ma vie, éclairer mon pauvre esprit qui ne sait où trouver sa voie?

—Dieu peut tout, répondit la voix émue de Gabriel. Il peut vous donner le bonheur, ou, s'Il le juge plus utile, vous laisser la souffrance en l'adoucissant de son amour… Il peut faire jaillir l'eau de la pierre et mettre une étoile de consolation dans votre existence.

—Si cela était possible!… murmura pensivement Isabelle.

En son esprit passait l'image sévère de Madame Norand. Elle entendait sa voix métallique disant: "Isabelle, pas de rêveries!… Nous sommes nous-mêmes notre force, notre but, et au-dessus il n'y a rien."

Mais voici que cet homme intelligent, au coeur loyal et ardent, prétendait qu'il n'existait que par Dieu et recevait tout de cette puissance suprême. Lequel croire?… Et, véritablement, que pouvait-elle tenter pour connaître la vérité, puisqu'elle avait été soigneusement désarmée et tenue captive par l'inexorable système de son aïeule?

Gabriel lisait peut-être ces pensées sur la physionomie de la jeune fille, car une profonde compassion remplissait le regard qu'il attachait sur elle… Ils se rapprochèrent du noyer sous lequel s'asseyait déjà la jeune société. Bientôt, les éclats de rire se mêlèrent aux voix joyeuses, éveillant les échos du vallon… Isabelle elle-même eut un sourire—un vrai et joyeux sourire—en écoutant les amusantes et spirituelles anecdotes contées par Paul des Orelles. Les inquiétudes relatives à ses rapports avec les Brennier étaient dûment enterrées.

VI

… Si bien enterrées que la paisible jeune fille de Maison-Vieille se retrouvait le lendemain dans le jardin de la Verderaye, s'exerçant au tennis sous la direction de Gabriel.

Isabelle avait été accoutumée aux exercices physiques qui occupaient une large part dans le programme d'éducation de Madame Norand, mais sa vie renfermée et monotone depuis deux ans, surtout l'ennui toujours grandissant en elle avaient alangui ses mouvements et affaibli sa santé autrefois vigoureuse. Elle se sentit bien vite lasse et, cédant sa place à Henriette, elle alla s'asseoir près d'Antoinette qui cousait sur la terrasse en surveillant les ébats de Michel et de Roberte… Isabelle prit son ouvrage et se mit à tirer distraitement l'aiguille en s'arrêtant parfois pour regarder les joueurs, au milieu desquels Gabriel se faisait remarquer par son extrême adresse.