—J'ai dû bien ennuyer M. Arlys, fit observer la jeune fille en s'adressant à Antoinette. Il est désagréable pour un joueur tel que lui d'enseigner à une maladroite comme moi.

—Détrompez-vous, ma chère enfant. Le plus grand plaisir de Gabriel est d'obliger autrui, partout et toujours… C'est une admirable nature, franche, énergique, et pourtant pleine de douceur. Bien qu'il soit déjà renommé comme l'un des premiers avocats de Paris, il s'est toujours montré simple et accueillant envers les plus humbles… Eh bien! tu as fini de jouer, Henriette?

—Oui, Danielle est un peu fatiguée. Veux-tu me faire réciter,
Antoinette? dit la fillette en présentant un livre à sa soeur.

—Pas maintenant, ma petite, il faut que je termine au plus tôt cet ouvrage. Mais, tiens, si Mademoiselle Isabelle voulait…

—Oui, c'est cela, Mademoiselle! s'écria gaiement Henriette en mettant le livre entre les mains de la jeune fille. C'est une scène de Polyeucte que Gabriel aime beaucoup et qu'il m'a donnée à apprendre.

Elle commença la scène III de l'admirable tragédie chrétienne, ce dialogue émouvant et superbe entre les deux époux… Mais une vois masculine vint bientôt lui donner la réplique. Gabriel était arrivé sur la terrasse, et, debout presque en face d'Isabelle, il prenait le rôle de Polyeucte. Son accent singulièrement vibrant, sa noble et énergique stature, la conviction profonde qui était en lui en faisaient un merveilleux interprète du martyr… Frissonnante d'émotion, retenant son souffle, Isabelle écoutait de toute son âme…

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne;
Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:
Avec trop de mérites il vous plut la former
Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer…

Le regard d'Isabelle, machinalement levé en cet instant, rencontra les grands yeux bruns sérieux et profonds qui s'abaissaient sur elle, tandis que Gabriel prononçait ces paroles d'un ton d'ardente supplication. Ce regard était empreint d'une indicible douceur, d'une profonde compassion, et, sans qu'elle pût se l'expliquer, quelque chose se dilata dans le coeur d'Isabelle… La voix de Gabriel se fit plus forte, plus chaleureuse dans les répliques suivantes:

. . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.
Ce bienheureux moment n'est pas encore venu;
Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vous aime
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

La scène était finie depuis un long moment qu'Isabelle n'avait pas fait un mouvement. Elle demeurait sous l'empire de ces phrases vibrantes de noblesse et de foi… Les demoiselles Brennier et Paul entouraient Gabriel et le complimentaient sur son talent de diseur. Le jeune avocat leur répondit d'un air un peu distrait et alla s'asseoir près de la petite table sur laquelle Régine avait préparé le goûter. Attirant à lui le petit Michel, il caressa doucement ses belles boucles blondes.