—Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de vacances pour moi, Monsieur. Etant enfant, je demeurais toute l'année à la pension, sans aucune sortie, et le seul changement apporté à mon existence pendant les époques de vacances consistait en une longue et fastidieuse promenade—à peu près quotidienne—en compagnie d'une sous-maîtresse morose, ou, ce qui était pire encore, de la maîtresse elle-même. Il me fallait alors subir d'interminables discours sur l'utilité des sciences ménagères, sur la prépondérance absolue de la raison sur le coeur… Je crois que devrais plutôt dire sur la substitution totale de la raison au coeur… Le reste du temps, j'accomplissais mes travaux ordinaires, rendus singulièrement durs et monotones par l'absence complète d'affection, du moindre encouragement, sans un élan, sans une échappée vers un horizon quelconque. Il faut vivre et non penser, telle était la maxime sans cesse répétée par la maîtresse à qui j'étais confiée… Les études littéraires et artistiques dont s'occupaient mes compagnes m'étaient absolument interdites comme pouvant influer fâcheusement sur mon imagination, et les faits historiques ne me furent présentés que sous un aspect froid et désenchanté qui ne dit jamais rien à mon esprit… Je me considère un peu comme une plante détournée artificiellement de sa voie et pourvue de tant de rudes et solides tuteurs qu'elle se trouve peu à peu étouffée, anéantie, dit-elle d'un ton bas et douloureux en croisant les mains sur son tricot abandonné.
—Pauvre enfant!
Gabriel avait prononcé ces mots avec une émotion indicible qui fit tressaillir Isabelle. Une douce sensation envahit la jeune fille… sans doute la satisfaction de se sentir comprise enfin. Elle reprit machinalement son tricot, tandis que M. Arlys continuait:
—Il est au moins étonnant que cet étrange système d'éducation n'ait pas produit sur vous de plus désastreux effets. Mais, grâce à Dieu, tout est facilement réparable… Rien n'est mort en vous, ni l'esprit, ni le coeur, ni l'âme. Vous pouvez les ranimer si vous le voulez.
—Si je le veux! dit-elle passionnément en levant vers lui des yeux brillants d'espoir. Oh! vous ne me demanderiez pas cela, si vous saviez combien je souffre… oh! comme j'ai souffert! dit-elle d'un ton brisé en courbant la tête comme sous un poids effrayant.
—Allez donc à Dieu, Mademoiselle, dit la voix grave, un peu tremblante de Gabriel. Apprenez à Le connaître, obtenez la foi et vous vivrez… vous serez vous, c'est-à-dire une créature noble, libre et bonne.
La tête d'Isabelle se pencha encore davantage. Elle réfléchissait… et, en relevant les yeux, elle rencontra un regard étrangement anxieux.
—Je ne puis plus supporter l'existence qui a été la mienne jusqu'ici… Je ferai ce que vous dites, Monsieur Arlys, car c'est ainsi que vos cousines sont devenues bonnes, dévouées, pleines de vertus… c'est ainsi que vous-même vous êtes si bon. Mais comment ferai-je, isolée et ignorante comme je le suis?
—Confiez-vous à Régine, elle sera votre guide dans les premiers pas, dit Gabriel dont l'accent vibrait d'allégresse.
Une joie intense s'était répandue sur sa physionomie, et Isabelle, surprise et inconsciemment heureuse, l'attribua à son bonheur de voir enfin une brebis égarée se rapprocher du bercail.