Xavier, lui, s'acquittait de cette importante fonction sur le remblai gazonné bordant le mur de clôture, et la petite Valentine, une brunette de quatre ans, l'imitait dans un grand fauteuil d'osier où disparaissait sa très mince personne. Albert, très fier de ses dix ans fraîchement sonnés, se tenait fort droit sur sa chaise et s'appliquait à étudier consciencieusement une leçon; mais l'accablement produit par cette température torride l'emportait à tout instant, et la tête brune du garçonnet tombait sur le livre. Un léger éclat de rire d'Henriette—qui, elle, semblait très éveillée et travaillait diligemment—saluait cette chute, et Albert, sursautant, reprenait gravement son livre—pour peu de temps.

Assis devant une table, M. Brennier et Régine feuilletaient des recueils de musique, s'interrompant parfois pour demander un avis à Antoinette qui cousait près d'eux. Un peu plus loin, Danielle et Paul des Orelles causaient, la main dans la main… Jamais, autant qu'en cet instant, Isabelle n'avait remarqué la différence d'aspect des deux soeurs: Danielle, fraîche, gaie, débordante de vie et de santé… Antoinette grave et calme, avec un teint presque terreux aujourd'hui, des traits tirés, des rides précoces et une taille légèrement courbée. Elle avait trente ans, Danielle vingt-cinq… mais on ne pouvait nier qu'en apparence un nombre d'années bien plus grand ne séparât les deux soeurs.

Un peu à l'écart M. Arlys, assis près d'Alfred Brennier sans doute arrivé le matin même, lisait une revue… Lire n'était peut-être pas le mot exact, car un observateur placé près du jeune avocat eût remarqué que ses yeux, consciencieusement fixés sur la feuille, avaient une expression rêveuse et douce qui ne pouvait leur être communiquée par les articles scientifiques contenus dans la revue… Il leva tout à coup la tête et aperçut la jeune fille arrêtée sous l'ombre des grands arbres.

—Mademoiselle d'Effranges! dit-il d'un ton d'allégresse contenue.

La revue glissa à terre et il se leva pour saluer Isabelle qui, se voyant aperçue, avait rapidement fait les quelques pas la séparant du cercle de famille.

Et elle ne songea plus à se poser la question qui la tourmentait la veille et tout à l'heure encore. Comme tous dans cette maison, M. Arlys semblait avoir quelque plaisir à la voir, et elle n'en admirait que davantage cette parfaire bonté qui lui faisait trouver une satisfaction dans la société d'une petite créature ignorante de toutes choses.

La réunion fut particulièrement gaie ce jour-là par suite de la présence d'Alfred. Après une lecture tirée des oeuvres de Bossuet et faite par la voix sympathique de Gabriel, les jeunes gens discutèrent une série de projets pour les jours suivants: parties de pêche, excursions, déjeuners sur l'herbe, même une petite sauterie entre soi dans le cas d'un jour de pluie.

C'étaient là choses inconnues d'Isabelle, et elle demeurait silencieuse, tricotant avec célérité… En levant la tête, elle vit Gabriel qui s'approchait d'elle. Il posa sur un siège le livre que sa main tenait encore et demeura debout, appuyé au tronc d'un noyer.

—En raison des vacances, n'aurez-vous pas la permission d'assister à nos petits divertissements? demanda-t-il avec un évident intérêt.

Isabelle secoua mélancoliquement sa tête blonde.