La présence de son hôte—lequel n'était autre que M. Marnel—avait dû effacer momentanément dans l'esprit de Madame Norand ses idées de surveillance, car Isabelle put faire des visites presque quotidiennes à la Verderaye. Avec une prestesse inconnue d'elle autrefois, elle accomplissait sa besogne, plus compliquée cependant en ce moment, et courait ensuite vers l'hospitalière demeure où elle était accueillie en soeur. Régine, selon sa promesse, faisait pénétrer les clartés de la foi en cette âme pure et ardente; avec une surnaturelle ivresse, elle montrait à Isabelle la route étroite et sûre où elle-même cheminait. Les lectures judicieusement choisies et faites par Gabriel, les commentaires dont il les accompagnait complétaient cet enseignement tout à la fois religieux, moral et intellectuel.

Et Isabelle en profitait d'une manière si extraordinaire qu'elle jetait ses amis dans une profonde surprise. Cette intelligence comprimée s'ouvrait largement, découvrant des trésors d'observation, de profondeur et de finesse, une mémoire remarquable, des instincts d'artiste et de poète… Mais, plus encore, Régine et Gabriel, ses principaux initiateurs, assistaient émus et ravis à la lente révélation de ce coeur si bien caché… ils le voyaient, ce jeune coeur, tel qu'il avait dû être autrefois, très aimant, brûlant d'ardeur, de désir du bien et du beau, épris de vérité et d'idéal. Avec une charmante simplicité, Isabelle laissait lire en elle, ne songeant pas, devant ces amis dévoués, à dérober ses sentiments et ses désirs.

Mais, à Maison-Vieille, quelqu'un aussi l'étudiait attentivement. Dès le premier repas, elle avait senti se poser sur elle le regard de M. Marnel. Le sachant romancier et particulièrement renommé pour ses fines études de caractères, elle avait pensé qu'il essayait de deviner le sien sous son apparence impassible et taciturne. Elle devait en effet intriguer comme une énigme cet esprit chercheur.

Isabelle se sentait attirée par cette physionomie loyale et bonne, par la franche gaîté qui mettait un peu de vie dans la maison gothique, de telle sorte que Madame Norand elle-même semblait moins sombre et moins rigide… Et, au bout de quelques jours, la jeune fille reconnut que c'était positivement de la sympathie—une sympathie nuancée de compassion—dont témoignait le regard de M. Marnel. Il lui adressait rarement la parole et ne semblait s'apercevoir de sa présence qu'autant que l'exigeait la politesse, mais sans doute, connaissant les idées de Madame Norand, ne voulait-il pas les heurter en accordant à sa petite-fille la plus minime attention.

Une après-midi—il y avait environ quinze jours que M. Marnel était à Maison-Vieille—Isabelle quitta le logis et traversa le jardin d'un pas allègre. Sa grand'mère s'était rendue ce jour-là à Tulle, la ville la plus voisine, et elle se trouvait libre—absolument libre pendant plusieurs heures. Elle se le répétait avec une joie d'enfant et se dirigeait vers le petit pont.

Mais elle recula tout à coup en fronçant légèrement les sourcils. Accoudé à la balustrade rustique enguirlandée de lierre et de clématites, M. Marnel regardait bondir le torrent, et cette contemplation l'absorbait tellement qu'il n'avait pas entendu venir la jeune fille. Celle-ci demeura indécise une seconde, puis avec un mouvement d'épaules très résolu, elle avança… M. Marnel se retourna brusquement et la salua avec son franc sourire habituel.

—Je ne vous ai pas vue à déjeuner, Mademoiselle. Vous n'êtes pas souffrante, j'espère?

—Pas du tout, Monsieur, mais ma grand'mère m'avait donné une besogne très absorbante et j'ai déjeuné assez sommairement aujourd'hui… Vous regardez notre torrent?

—Oui… Il est superbe, et je resterais des heures à le voir bondir, écumer, se rouler comme un monstre en furie. Les dernières pluies l'ont beaucoup gonflé et je crois que ce n'est pas fini…

Il désignait le ciel sombre sur lequel couraient de lourds nuages noirs emportés avec rapidité par le vent. Les châtaigniers s'agitaient désespérément, les jeunes frênes et les bouleaux se tordaient au-dessus de l'abîme. Dans les airs passaient, avec des cris lugubres, de grands oiseaux au plumage foncé. Un souffle de déchaînement et de fureur traversait l'atmosphère frémissante…