—Nous aurons une tempête, dit Isabelle en resserrant autour d'elle son grand manteau brun. Vous verrez comme ce spectacle est beau ici, Monsieur.

—Oui, je ne doute pas que ce doit être magnifique… Vous allez sans doute chez vos voisins, Mademoiselle? C'est là pour vous une précieuse ressource.

—Oh! plus encore que vous ne pouvez le croire! dit-elle avec une ardeur contenue. Ils sont si bons, si nobles!

—Et, sans doute, trouvez-vous là un peu de cette vie intellectuelle et morale dont vous êtes privée ici?

Elle pâlit un peu en regardant anxieusement son interlocuteur, mais celui-ci sourit avec bonté.

—Rassurez-vous, mon enfant, ce n'est pas moi qui en dirai le moindre mot à votre grand'mère. Tout le premier, je déplore le triste système d'éducation qu'elle a imaginé pour vous, et je me réjouis de l'heureux hasard qui vous a fait rencontrer cette famille, car sans cela…

—Oui, sans cela, tout était bientôt fini, dit-elle avec un frémissement. Mais eux, mes chers mais, m'ont appris la bonté, le dévouement, la résignation, ils ont éveillé mon pauvre esprit engourdi… Tenez, Monsieur, nous avons lu hier une de vos oeuvres: Histoire d'Orient. Combien cela est charmant!… Et M. Arlys lit tellement bien que…

—M. Arlys, dites-vous? interrompit l'écrivain. Arlys, l'avocat parisien?

—Lui-même, Monsieur. Le connaissez-vous donc?

—Pour l'avoir vu une fois à une séance de Cour d'assises. Mais j'en ai entendu beaucoup parler depuis mon retour en France. Outre son incontestable talent oratoire, il est excellent écrivain, poète, s'occupe de sociologie et dirige admirablement plusieurs oeuvres catholiques… enfin, un homme vraiment remarquable, paraît-il, autant que sous le rapport du coeur que sous celui de l'intelligence. On m'a dit qu'une grande partie de ses revenus appartient aux pauvres. Son dernier ouvrage, La Misère, a fait beaucoup de bruit et mis son nom en vedette. J'avais l'intention de faire sa connaissance cet hiver… Et que fait-il à la Verderaye?