—Il est chez M. Brennier, son oncle, pour une grande partie des vacances… Puisque vous désirez le connaître, Monsieur, le plus simple serait de m'accompagner. La campagne supprime les cérémonies et nos voisins seront charmés de vous voir.

—Eh! je ne demande pas mieux. Vous voyez que j'agis en toute simplicité, Mademoiselle Isabelle… Cet Arlys est un homme rare, il n'en reste plus guère de cette espèce-là—si tant qu'il y en ait jamais eu beaucoup—et, vu dans un cadre familial, il sera plus "lui" qu'au milieu d'une réunion quelconque.

Isabelle ne songea pas à regretter le mouvement irréfléchi qui lui avait fait faire cette offre à M. Marnel. Elle avait compris que cet inconnu juste et bon désapprouvait entièrement les théories de Madame Norand, et, dès lors, elle sentait instinctivement qu'il était préférable de le mettre à même de défendre, en connaissance de cause, les chères et douces relations certainement destinées à être attaquées quelque jour.

Nul ne se serait douté, en arrivant une heure plus tard sur la terrasse de la Verderaye, qu'un étranger se trouvait mêlé à la réunion de famille. Assis entre M. Brennier et Antoinette, M. Marnel tenait sur ses genoux la petite Valentine, et, tout contre lui, se pressait Michel. Le célèbre écrivain causait joyeusement, avec une cordiale simplicité qui avait dès l'abord conquis ses nouvelles connaissances.

—Des enfants!… Quel bonheur, je les adore! s'était-il écrié en apercevant les bambins réunis sur la terrasse.

Et la réciprocité existait évidemment, car ils s'étaient tous groupés autour de lui, et Valentine, plus audacieuse, s'était triomphalement blottie entre les bras de l'étranger. Immobiles et ravis, laissant échapper parfois des "oh!" d'admiration, ils écoutaient les merveilleuses histoires dont M. Marnel ne manquait pas de faire suivre les descriptions colorées et pleines de verve de ces pays d'Orient récemment visités par lui… Il trouvait sur ce sujet un remarquable interlocuteur en Gabriel Arlys, qui avait précisément parcouru ces contrées quelques années auparavant. Puis, peu à peu, M. Marnel réussit à faire tomber l'entretien sur le terrain social, et, tout naturellement, sans se départir de son habituelle modestie, le jeune avocat parla de ses travaux, de ses idées et de ses rêves. Il laissa voir son grand coeur droit et tendre, son intelligence profonde, immuablement tournée vers le bien, et M. Marnel en apprit ce jour-là davantage sur ce caractère qu'en plusieurs années de fréquentation mondaine, dans les réunions de convenance où ces âmes d'élite se livrent peu ou point.

—Nous avons une conversation bien austère pour ces demoiselles, fit tout à coup observer l'écrivain en jetant un coup d'oeil un peu malin vers Danielle qui n'avait cessé de causer à demi-voix avec Paul des Orelles.

La jeune fille rougit légèrement sans pouvoir retenir un sourire et
Paul s'écria avec gaîté:

—Je vous en prie, n'allez pas taxer irrémédiablement ma fiancée de frivolité et d'ignorance. En temps ordinaire, elle aurait pris à votre entretien un intérêt aussi vif que ses soeurs ou mademoiselle Isabelle qui écoutait de toutes ses oreilles… Mais il faut nous excuser, Monsieur. En temps de fiançailles…

—On vit un peu dans la lune, nous le savons, dit l'écrivain en riant. Ainsi, Mademoiselle Isabelle, vous vous intéressez à nos sérieuses conversations?