—Beaucoup! dit-elle avec vivacité. Je m'étonne parfois de comprendre, malgré mon ignorance, ces choses si longtemps demeurées lettre morte pour moi.

—Allons donc, l'intelligence n'était qu'endormie en vous,
Mademoiselle, et encore!… je crois qu'elle l'était bien peu!…
N'est-ce pas, Monsieur Arlys?

—Oui, nous en avons la preuve, répondit le jeune homme avec un sourire ému. Coeur, intelligence, dévouement, tout existait en Mademoiselle d'Effranges à un très haut degré et les efforts de toute une vie n'auraient peut-être pas été capables de les anéantir.

—Oh! je n'aurais pas attendu pour le savoir… Je souffrais trop, je ne pouvais plus vivre ainsi! murmura-t-elle très bas.

Mais Gabriel, assis non loin d'elle, l'entendit ou du moins la comprit, car elle sentit sur elle ce même regard compatissant et si doux qui lui apportait toujours un réconfort.

Elle se leva pour aider Régine à servir le thé… M. Marnel se pencha vers Gabriel.

—Vous avez tous coopéré à un sauvetage moral. Cette malheureuse enfant était victime d'un épouvantable système, appliqué avec une bonne intention… mais enfin absolument meurtrier. Grâce à vous, je la crois sauvée.

—Oui, mais comment secouera-t-elle le joug pesant sur elle?… D'après ce que j'ai compris du caractère de sa grand'mère, cette femme despotique n'abandonnera pas facilement sa domination sur la conscience de cette enfant… Il faudra donc combattre. Mademoiselle d'Effranges est extrêmement énergique au moral, et sur ce point elle est en état de résister, mais sa santé a été lentement minée par ces luttes continuelles contre tous les mouvements de son coeur, par cette souffrance atroce de se voir refuser tout ce qui donne à la vie sa raison d'être: l'affection, le don de soi-même, la connaissance de ce qui est noble et beau, et surtout la foi. Savez-vous que l'on a eu la cruauté de dire à cette jeune fille que tout… religion, dévouement, amour, tout n'était qu'illusion et folie!… Ainsi dépouillée, murée dans cet égoïsme systématique, elle se laissait aller au courant de la vie et tout ressort moral s'affaiblissait en elle. Aujourd'hui, il est à craindre qu'un choc un peu violent, ou bien une suite d'épreuves, n'aient un contre-coup fatal sur cette organisation affaiblie.

—Oui, vous avez raison. Tenez, le plus simple, à mon avis, serait de la marier. Elle échapperait ainsi à la tyrannie de sa grand'mère…

Gabriel saisit si brusquement la tasse présentée en cet instant par Régine que des gouttes de thé brûlant tombèrent sur sa main. Il les essuya rapidement et rassura sa cousine avec un sourire un peu forcé.