—… Je ne sais trop, par exemple, quel mariage lui fera faire Madame Norand, poursuivit M. Marnel en hochant la tête. D'après quelques mots dits un jour par elle, je crois qu'elle ne consultera pas les goûts de la jeune fille et cherchera là encore à faire triompher ses idées bizarres.
Les brûlures étaient décidément plus douloureuses que ne l'avait assuré tout à l'heure Gabriel, car sa bouche se plissait nerveusement et il agitait sa main avec impatience… Il se leva et alla s'accouder à la balustrade de la terrasse. Le vent impétueux agitait les noyers de l'allée, courbait les arbustes et les rosiers en fleurs, et mêlait son souffle puissant au grondement du torrent. Du ciel assombri, du noir granit des falaises, de la lande rocailleuse et solitaire se dégageait une intense tristesse… et celle-ci semblait voiler également la physionomie soucieuse de M. Arlys.
Cependant, la gaîté des fiancés qui arpentaient une allée voisine ne semblait aucunement troublée par la mélancolie ambiante. Insoucieux du vent brutal qui environnait de mèches folles le visage de Danielle et hérissait comiquement les longs cheveux de Paul, ils causaient et riaient, heureux et sans souci du lendemain… Gabriel, dont le regard s'assombrissait, fit un mouvement pour se retirer, mais il s'aperçut qu'Isabelle était à quelques pas de lui, considérant également les deux jeunes gens. Elle tourna vers lui ses yeux graves, un peu mélancoliques.
—Ils sont gais et heureux, dit-elle en étouffant un soupir. Un seul jour de ce bonheur doit en illuminer bien d'autres et adoucir un peu les épreuves de la vie.
—Oui, pour les âmes courageuses et vraiment aimantes. Vous en ferez sans doute l'expérience, Mademoiselle, répliqua Gabriel d'un ton légèrement tremblant.
Elle se détourna un peu et s'accouda de nouveau à la balustrade. Ainsi posée, M. Arlys ne la voyait que de profil, mais il pouvait remarquer qu'une légère teinte rosée envahissait ce visage si uniformément blanc… Il la considéra pensivement, se demandant peut-être quelle émotion subite et puissante avait eu enfin le pouvoir d'obtenir ce résultat.
Mais soudain, Isabelle pâlit, et sa voix, basse et tremblante, murmura:
—Voici ma grand'mère.
Madame Norand apparaissait là-bas, contournant lentement un massif de bégonias rouges près desquels ressortait, lugubre, sa robe noire. Son regard ne quittait pas un point de la terrasse… là où se tenaient Isabelle et M. Arlys.
Un froid subit semblait descendu sur la réunion. Danielle elle-même cessa de sourire, et ce fut sans beaucoup d'empressement qu'elle suivit Antoinette au-devant de la visiteuse.