—Oui, notre voisin Aristide Piron, dont vous avez pu apprécier les solides qualités, dit Madame Norand d'un ton incisif. Le mariage se fera…

—Jamais! dit une voix incroyablement ferme.

Et Isabelle, surmontant sa défaillance par un énergique effort de volonté, se redressait, une flamme de résolution et de fierté étincelant dans son regard. Mais le tremblement de son corps frêle, l'altération de son visage témoignaient de l'émotion violente qui l'agitait.

—Jamais? répéta Madame Norand d'une voix sifflante. Vous ne me connaissez donc pas encore?… Vous ne savez pas que je supporte aucune résistance et que je vous ferai plier?… Qu'avez-vous donc appris à la Verderaye qui vous rende aujourd'hui tellement récalcitrante et vous fasse mépriser la demande d'un homme honorable, sérieux, et pourvu de la plus belle propriété du pays? Que vous faut-il et qu'avez-vous rêvé dans votre démence? dit-elle brusquement en jetant un regard investigateur sur sa petite-fille.

La teinte rose, pour la seconde fois, apparut sur le blanc visage d'Isabelle. Un rayonnement semblait descendre sur cette physionomie charmante, dans ces belles prunelles bleues… Ce ne fut qu'un éclair, et, en soutenant intrépidement le regard irrité de sa grand'mère, elle répondit avec un calme extrême:

—Autrefois, comme aujourd'hui, je n'aurais pas accepté ce mariage. Je vous l'ai dit, grand'mère, vous vous êtes trompée sur mon compte; je n'étais pas encore au point que vous croyiez… Il vous aurait fallu me conduire au total anéantissement de ma liberté morale pour me faire accepter cet homme grossier, vaniteux et dépourvu de sentiments élevés. Même avant de fréquenter la Verderaye, j'étais encore capable d'observation et je conservais quelque fierté… Je sais fort bien qu'il n'y aurait rien de déshonorant à épouser un homme de condition et d'éducation inférieures, fût-il paysan, mais il est impossible, grand'mère, que vous ne compreniez vous-même la position fausse de l'un et de l'autre en semblable circonstance et les souffrances qui en résultent inévitablement… Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une soudaine animation, celui que vous m'offrez, fût-il le plus noble, le plus riche, le meilleur, je ne l'épouserais jamais, à moins que…

—A moins que?… répéta Madame Norand d'une voix dure.

—A moins que je ne l'aime, acheva Isabelle avec douceur.

Madame Norand se détourna presque violemment. Cette fois, la colère avait raison de sa glaciale impassibilité.

—Ecoutez, Isabelle, et comprenez-moi bien. Je vous défends de songer à ces rêves ridicules qui ont pris possession de votre pauvre cervelle… Demain, M. Piron viendra et vous lui serez officiellement fiancée. Le mariage se fera à l'automne, deux jours après la Toussaint.