—Et vous croyiez, pauvre enfant, agir sagement en fuyant ainsi! Qu'auriez-vous fait?… Que seriez-vous devenue? Votre sagesse, votre courage vous avaient donc complètement abandonnée?
—Oui, je crois que j'étais un peu folle… mais je souffrais tant! dit-elle en froissant ses mains l'une contre l'autre dans un mouvement de douleur. Je ne sais pas encore bien prier, et je me suis sentie soudain faible, pauvre, abandonnée, n'ayant plus qu'une pensée, un désir: fuir cette maison, où je ne trouvais que la souffrance. Sans vous, je serais peut-être à cette heure dans la lande, dit-elle en frissonnant.
—Heureusement, je n'ai pas manqué aujourd'hui, malgré la tempête, ma promenade quotidienne. Le but en est presque toujours cette chapelle que j'ai en grande affection, et j'y venais ce soir dans l'espoir de jouir d'un beau spectacle sur cette petite hauteur.
—Et Mademoiselle Isabelle vous en a empêché? dit M. Marnel.
Gabriel sourit en désignant d'un geste la fenêtre contre laquelle la pluie faisait rage.
—Avouez que la contemplation serait héroïque! J'apprécie beaucoup plus en ce moment cet abri, si peu confortable soit-il… Une chose m'ennuie cependant: l'inquiétude de mon oncle et de mes cousines en me croyant sous ce déluge.
—Oui, ils vont certainement se tourmenter. Mais comment faire?
—Il n'y a qu'à attendre, Mademoiselle. Ces averses sont ordinairement très fortes, mais assez courtes. Dans peu de temps nous pourrons, je crois, revenir vers nos demeures.
—Ah! oui, retourner à Maison-Vieille! dit-elle avec un tressaillement. Vous m'avez dit quelquefois que j'étais courageuse et cependant, voyez, j'ai peur de la lutte… Dans cette maison, je vais retrouver la sérénité glaciale de ma grand'mère, l'affection banale de ma tante, un peu d'attachement égoïste de la part des domestiques dont je suis l'aide et parfois la servante… mais personne qui s'inquiète de ma souffrance, personne pour me dire: Isabelle, quelle est ta peine?… Ne puis-je te consoler?… Ah! dit-elle avec un sanglot, cela a été en tout temps ma peine la plus dure. Enfant, j'ai été confiée à des étrangers sévères par les recommandations de ma grand'mère. Jeune fille, je n'ai connu près d'elle qu'une froideur écrasante, une autorité impérieuse… J'avais autrefois une nature extrêmement enthousiaste, avide de tendresse, passionnée pour le beau. Les difformités physiques m'épouvantaient, et je n'ai véritablement vaincu cette impression que depuis quelque temps… depuis que Régine m'a appris qu'il n'y a d'affreux que le péché. Mais ces penchants de ma nature ont été vigoureusement attaqués… Alors, ne pouvant et ne voulant pas les faire disparaître, je les ai cachés sous un masque de calme, d'impassibilité jamais démentie. Ce que j'ai souffert ne se peut exprimer… Je me comparais à un être plein de vie enfermé dans un sépulcre de glace. Je m'étais ainsi formé, instinctivement, une personnalité extérieure qui a trompé ma grand'mère. Elle m'a crue à point pour son projet… Elle n'avait pas compris que la petite flamme d'idéal allumée en moi par Dieu était demeurée, bien faible, mais indestructible, par une miséricordieuse permission de ce Dieu qu'elle ne connaît pas, et qu'il m'était impossible de devenir l'épouse d'un Piron.
—Il faut en effet que votre aïeule vous connaisse bien peu. Je ne comprends pas cet aveuglement de la part d'une femme intelligente! s'écria M. Marnel.