—Mais vous ne voyez donc pas que cette pauvre petite se trouve mal! s'écria M. Marnel en se précipitant.
Le bras encore vigoureux de Madame Norand retint Isabelle qui glissait à terre, et, aidée de l'écrivain, elle la transporta dans un fauteuil où la jeune fille perdit complètement connaissance.
—Elle est absolument glacée… Il serait préférable de la coucher tout de suite, dit M. Marnel en considérant avec compassion le mince visage si pâle sous le capuchon brun.
Un peu plus tard, Isabelle était étendue dans son petit lit étroit et dur comme un lit de camp. Elle avait repris ses sens, mais la fièvre la gagnait, brûlant ses membres tout à l'heure d'une froideur de marbre. Elle s'agitait et murmurait des mots sans suite en regardant sans la reconnaître sa grand'mère debout près du lit.
—Sa fiancée… toujours!… Pas M. Piron! J'aime mieux mourir!… Grand'mère ne voudra jamais… elle me déteste, elle veut que je sois malheureuse… Mais je suis heureuse… je serai bientôt sa femme… sa femme!… Oh! j'ai peur de grand'mère!
Très pâle, les traits contractés, Madame Norand écoutait ces paroles murmurées par la faible voix d'Isabelle… Aux derniers mots, elle se détourna brusquement, comme si la vue de ce joli visage effrayé et soufrant lui était insoutenable.
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… Tamisée par un store épais, le soleil entrait dans une grande chambre un peu sombre et mettait des reflets joyeux sur les vieux meubles de poirier sculpté et sur une jeune tête blonde appuyée au dossier d'un fauteuil. Il éclairait le pâle visage d'Isabelle d'Effranges, et l'un de ses plus brillants rayons entourait d'une auréole d'or la chevelure de Régine Brennier, assise près de son amie.
Isabelle avait vu de près la mort. Une pleurésie s'était déclarée, laquelle s'était trouvée compliquée par l'état de faiblesse de la jeune fille. Avec une infatigable ténacité, et sans jamais laisser paraître la moindre inquiétude, Madame Norand avait lutté contre la maladie, toujours à son poste au chevet d'Isabelle. Bien vite, Mademoiselle Bernardine avait senti ses forces fléchir, mais l'aïeule avait trouvé des aides dévouées dans les jeunes filles de la Verderaye… Son premier mouvement, en les voyant arriver aussitôt qu'elles eurent connaissance de la maladie d'Isabelle, avait été de rompre brusquement ces relations. Mais elle se souvint d'une parole dite par le médecin en quittant la chambre de la jeune fille: "Il lui faut trouver, à ses moments lucides, des visages aimés, gais et encourageants penchés sur elle, et surtout, il importe d'éviter toute contrariété à cette organisation ébranlée."
En conséquence, Madame Norand avait accepté l'aide de ses jeunes voisines, mais avec une condition expresse… Le lendemain de ce jour où Isabelle avait fui Maison-Vieille, M. Brennier, ignorant encore la maladie de la jeune fille, était venu pour solliciter sa main en faveur de son neveu. Il s'était heurté à un inébranlable refus, et ce que Madame Norand avait exigé de ses filles, c'était la promesse formelle de ne jamais prononcer le nom de Gabriel. Elles y acquiescèrent, sachant qu'il n'était pas besoin de raviver ce souvenir au coeur d'Isabelle… Celle-ci n'y fit allusion qu'une fois, au début de sa convalescence. Elle demanda un soir à Régine: