—M. Arlys a-t-il fait sa demande à grand'mère?

—Oui, ma chérie, il y a déjà quelque temps, avait répondu Régine avec une tendre compassion.

Isabelle ne s'informa pas de la réponse. Elle laissa retomber sa tête sur les oreillers et demeura longtemps immobile, les mains jointes, son beau regard mélancolique et résigné tourné vers la fenêtre qu'enflammait le soleil couchant… Dès lors, elle n'avait plus reparlé de Gabriel.

En cette rayonnante et très chaude après-midi de fin d'août, les deux jeunes filles causaient du mariage de Danielle, fixé au commencement de l'automne. Paul des Orelles avait déjà retenu un appartement dans la même maison que son beau-père.

—Antoinette doit être heureuse de ne pas se séparer de sa soeur, fit observer Isabelle. Ce mariage met sans doute le comble à ses voeux?

—Oui, en un sens… Pauvre Antoinette! murmura Régine dont la physionomie sereine s'attrista.

—Pourquoi dites-vous cela, Régine? s'écria Isabelle avec surprise.

Mademoiselle Brennier lui prit la main, et enveloppa la jeune fille de son doux et profond regard.

—Ma chère Belle, je vais vous l'apprendre, car ma noble et courageuse soeur sera pour vous un exemple… Antoinette a été fréquemment demandée en mariage, et entre autres par Paul des Orelles. Elle avait vingt ans, lui vingt-quatre. Comme les autres, elle l'a refusé, car elle ne voulait à aucun prix abandonner la tâche léguée par notre mère, mais pour celui-là, Isabelle, elle a pleuré. Je l'ai vue, ma pauvre soeur… Il n'y a que moi qui connaisse son secret. Tous, à commencer par Danielle, ont cru qu'il lui était indifférent… Nous l'avions peu revu pendant plusieurs années, puis, l'été dernier, nous trouvant à la même plage, les relations ont été renouées… Peut-être Antoinette a-t-elle un instant espéré que l'ancien projet reprendrait cours. Elle aurait sans doute accepté maintenant, car Danielle et moi étions capables de la remplacer… Mais il est encore jeune, très gai, et Danielle était plus appropriée à son âge et à son humeur qu'Antoinette vieillie avant l'âge. Elle l'a compris, ma soeur chérie, et n'a laissé voir sa souffrance à personne. Elle a souri, elle a pris sa part des projets d'installation du futur ménage, mais personne n'a connu le brisement de son coeur.

—C'est pour cela qu'elle avait pleuré! murmura Isabelle en songeant à ce matin où elle avait rencontré Antoinette sur le seuil de l'église. Vous avez raison, Régine, votre soeur, si patiente, sereine et courageuse, sera un exemple pour moi, si faible et si peu résignée… Mais, Régine, il y a quelqu'un qui n'aurait pas agi comme M. des Orelles… Il n'aurait pas oublié, lui! s'écria-t-elle dans un élan d'ardente confiance.