—Les êtres comme Gabriel sont rares, ma petite Belle. Il en aurait fallu un pour comprendre le trésor de dévouement, d'affection et d'intelligence contenu dans le coeur d'Antoinette… On ne peut exiger des sentiments aussi élevés du commun des hommes, même des meilleurs, comme Paul qui possède incontestablement de belles et sérieuses qualités.
Elle demeura un moment silencieuse, le menton appuyé sur sa main, et reprit doucement:
—Vous rappelez-vous, Isabelle, cette scène de Polyeucte que nous dit un jour Gabriel?… Polyeucte dit à Pauline: "Je vous aime… beaucoup moins que mon Dieu mais bien plus que moi-même." Voilà une phrase que pourrait loyalement prononcer Gabriel…, mais bien peu auraient le droit de l'imiter. Là se trouve le secret de sa supériorité.
Elle s'interrompit, un peu confuse en songeant qu'elle venait involontairement de manquer à la parole donnée à Madame Norand. Mais Isabelle ne continua pas la conversation et prit un ouvrage de crochet dans lequel elle parut s'absorber.
M. Marnel arriva peu après, apportant quelques livres. Depuis la convalescence d'Isabelle, Madame Norand s'était relâchée de ses principes rigides, et les volumes d'histoire, de poésie, de littérature, judicieusement choisis, avaient été extraits de la bibliothèque par M. Marnel pour venir instruire et distraire la jeune malade. L'excellent homme, par sa gaîté fine, sa bonté inépuisable et ses spirituelles conversations, avait été d'un puissant secours pour aider Isabelle à surmonter sa faiblesse et sa lassitude morale. Il lui témoignait une affection paternelle qui encourageait la jeune fille et formait un saisissant contraste avec la froide réserve de Madame Norand.
—Mademoiselle Régine, voici votre affaire… plusieurs volumes des Pères de l'Eglise. Vous pourrez faire un cours de théologie à Isabelle, dit-il en entrant.
Il professait une respectueuse admiration pour Mademoiselle Brennier, "la jeune sainte", comme il la désignait parfois à Isabelle, mais il avait souvent avec elle des discussions religieuses—très calmes et très courtoises—dont lui, l'intelligent et célèbre écrivain, ne sortait jamais victorieux.
Il se mit à causer gaiement. Régine lui donnait la réplique, mais Isabelle demeura silencieuse, toujours absorbée dans son travail, semblait-il… Cependant, si quelqu'un le lui avait pris des mains, on eût constaté dans les points d'étranges erreurs.
… La première sortie d'Isabelle fut pour la Verderaye, d'où Gabriel et Alfred étaient partis depuis quelque temps déjà. Elle revit les lieux où elle avait appris à connaître la belle et attirante nature de celui qui était maintenant son fiancé. Son souvenir était partout: dans le parloir, dans la jardin où si souvent ils s'étaient promenés, elle religieusement attentive, lui traitant de hauts sujets sociaux et religieux avec cette clarté et ce charme d'élocution qui étaient en lui à un degré remarquable… sur la terrasse, surtout, où elle avait eu pour la première fois l'intuition de l'intérêt profond qu'elle inspirait à cet homme d'élite, en ce jour où, empruntant les paroles du héros de Corneille, il avait dit avec tant de chaleur:
Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne.