Ces mots sortirent avec difficulté de cette bouche hautaine. L'orgueil avait pu égarer et aveugler l'aïeule durant de longues années, mais quelques-unes de ses erreurs se dévoilaient si clairement que sa loyauté ne pouvait en refuser l'aveu.
—… Je me suis trompée, et j'ai fait souffrir cette enfant. Je me suis privée moi-même d'une grande douceur: l'affection de cette créature charmante… J'avais tout fait pour l'éviter et j'y avais réussi jusqu'à sa maladie. En m'occupant journellement d'elle, en la voyant si douce, si patiente et si faible, j'en suis arrivée à l'aimer, chaque jour davantage… Et aujourd'hui, Marnel, après l'avoir trouvée toujours dévouée et attentive à mon chevet, sans un murmure ou un geste d'impatience, je sens que je ne pourrais vivre sans elle… que, malgré mes désillusions d'autrefois, je l'aime comme j'ai aimé ma Lucienne.
—A la bonne heure, Sylvie! s'écria joyeusement l'écrivain en serrant avec force les mains de Madame Norand. Cette chère petite Isabelle est enfin appréciée comme elle le mérite. Elle pourra désormais être heureuse… car vous ne tarderez pas à l'unir à M. Arlys, Sylvie?
—Jamais! dit une voix sèche.
Sur la physionomie de Madame Norand, la fugitive émotion de tout à l'heure avait fait place à une inexorable dureté, et une lueur de colère brillait dans ces yeux un peu attendris un instant auparavant.
—Jamais?… Vous voulez donc son malheur, Sylvie?
—Rêves de jeune fille!… Elle s'en consolera vite, et peut-être même n'y pense-t-elle plus. Je ne veux pas la marier encore, je veux un peu jouir d'elle… et, en tout cas, je ne la donnerai pas à ce personnage qui a su très habilement profiter de son découragement pour la circonvenir, et dont les idées sociales et religieuses, ridiculement exaltées, me déplaisent absolument. De ces idées, il a déjà, avec l'aide de ses cousines, fait pénétrer un bon nombre dans le cerveau d'Isabelle, et j'en ai connu hier les conséquences. Ayant appris par hasard qu'une grande partie de la petite pension que je lui fais depuis quelque temps passait entre les mains de deux famille pauvres du voisinage, je lui ai adressé des reproches sur cette charité exagérée. J'ai dû alors entendre cette enfant développer de transcendantes théories de charité, de sacrifice… bref, elle en est arrivée à m'avouer qu'elle étudiait la religion catholique, "dans laquelle elle est née," et me priait de l'autoriser à en suivre toutes les pratiques.
—Et vous avez dit oui?
—J'ai refusé… Je ne puis donner mon consentement à cette bizarre idée qui transformerait Isabelle, jusqu'ici pratique et sensée, en une créature exaltée et mystique. Je la connais, elle en arriverait là…
—Mais, ma pauvre Sylvie, votre parti pris contre la religion vous égare absolument! C'est par elle—seulement par elle, retenez-le bien, Sylvie—que votre petite-fille trouve le courage de supporter la souffrance imposée par votre obstination, c'est-à-dire la séparation d'avec son fiancé… C'est par cette religion encore qu'elle a su oublier vos torts et se montrer la plus dévouée des filles.