… Un matin de février, Isabelle fit sa première communion à la chapelle des Petites Soeurs des Pauvres dont une cousine de M. Brennier était supérieure. La cérémonie fut brève, mais particulièrement touchante. Comme spectateurs, tous les vieux, curieux et pleins d'admiration devant cette fête inusitée, les Petites Soeurs, modestes et recueillies… puis les Brennier, qui accompagnèrent tous la jeune fille à la Table sainte. Le frère de la défunte Madame Brennier, religieux barnabite, prononça une courte et émouvante allocution.

Dans un angle de la chapelle, un homme se dissimulait… un homme au visage transfiguré par un surnaturel bonheur et dont les yeux ne quittaient la jeune chrétienne prosternée devant l'autel que pour se diriger vers le tabernacle avec une expression d'indicible reconnaissance. Mais il ne bougea pas de son refuge et s'y enfonça même plus profondément lorsque Isabelle, recueillie et pâle d'une sainte émotion, sortit de la chapelle… Gabriel Arlys, le fervent chrétien, jugeait qu'en cet instant aucune joie terrestre, si permise fût-elle, ne devait venir se mêler aux célestes félicités de cette âme qui possédait son Dieu pour la première fois.

L'inoubliable et mystérieux bonheur de cette matinée devait avoir laissé un rayonnement sur le beau visage d'Isabelle, car Madame Norand, en la voyant entrer une heure plus tard dans son cabinet de travail, la considéra avec une surprise un peu inquiète. Toute la journée, la jeune fille sentit peser sur elle ce regard soupçonneux… Mais aujourd'hui, rien ne pouvait troubler sa sérénité, personne ne lui enlèverait Celui qu'elle possédait.

La maladie de Madame Norand devait avoir pour Isabelle une conséquence inattendue… Quelques-unes des connaissances les plus intimes de la célèbre femme de lettres étant venues la voir parfois, s'étaient nécessairement rencontrées avec Isabelle. Frappées de sa beauté et de sa distinction, ces dames témoignèrent de leur surprise de la voir ainsi cachée à tous les yeux. Madame Norand fit d'abord la sourde oreille à leurs discrètes insinuations… mais un jour, elle se dit qu'elles avaient peut-être raison. La beauté d'Isabelle, et, plus encore, sa remarquable intelligence, lui assureraient une place prépondérante dans le monde… non le monde frivole où se plaisait uniquement Lucienne, mais celui des lettrés et de érudits. Le sérieux, la parfaite réserve de la jeune fille devaient d'ailleurs la préserver de tout entraînement trop vif vers les plaisirs mondains tels que les entendent la plupart des femmes, et elle n'y trouverait qu'une passagère distraction, suffisante pour chasser de son esprit les velléités religieuses qui le troublaient.

En conséquence de ces réflexions, les invités aux dîners hebdomadaires de Madame Norand trouvèrent un soir près d'elle une jeune fille délicieusement jolie, un peu grave peut-être, mais fort gracieuse, en qui ils reconnurent de suite Isabelle d'Effranges, d'après le portrait que leur en avaient fait les amies de leur hôtesse. Désormais, ils la virent chaque jeudi… Ces savants, ces tristes lettrés, ces écrivains célèbres comprirent vite la valeur de cette jeune personne réservée et silencieuse et prirent plaisir à la faire causer pour entendre ses appréciations justes et concises, ses jugements empreints d'une douce charité, ses raisonnements si profonds qu'ils en demeuraient parfois stupéfaits.

Parmi ces hommes et ces femmes de talent, bien peu étaient chrétiens, sinon de nom, au moins de fait, et ceux-là même qui le demeuraient avaient laissé beaucoup d'ivraie envahir le bon grain dans leur coeur. Il y avait là des êtres qui professaient une philosophie toute païenne, d'autres qui, ayant depuis longtemps fait litière de leurs croyances, attaquaient audacieusement celles d'autrui et s'efforçaient de flétrir la religion dans leurs oeuvres écrites en un style magique qui excusait, aux yeux de beaucoup, le fond profondément pervertisseur.

C'était en ce milieu dangereux pour sa foi qu'Isabelle était introduite… Mais, comme autrefois les bêtes féroces se couchaient aux pieds des jeunes martyres dans les arènes romaines, ainsi on put voir ces païens du XIXe siècle, discutant religion avec une jeune fille, convertie de la veille, se trouver maintes fois sans parole devant ses argumentations nettes et irréfutables, présentées avec une charmante modestie sous laquelle se devinait l'inébranlable fermeté de l'âme croyante. Devant ces yeux bleus lumineux et si purs, ces célébrités littéraires durent se demander parfois si leur fortune et leur renom valaient la perte de la foi et de la tranquillité de leur âme.

Bientôt Isabelle fut connue dans tout le Paris littéraire. Madame Norand, très flattée du succès de sa petite-fille près de ses amis, la conduisit dans divers salons où se réunissaient les personnalités les plus en vue du monde des arts et des lettres. Isabelle la suivait docilement, jouissant des satisfactions d'esprit qu'elle trouvait dans ces réunions, mais se refermant instinctivement, comme certaines fleurs à l'approche de la nuit, devant ce qui blessait sa délicatesse et ses croyances… D'ailleurs sa souffrance cachée, mais toujours vive, la rendait peu soucieuse de plaisirs, et elle n'éprouvait jamais de plus vives consolations que durant les courts instants passés au pied de l'autel, à une messe matinale, quand elle pouvait le faire sans attirer les soupçons de Madame Norand qui ignorait encore que sa conversation fût un fait accompli. Elle se sentait alors en complète union avec Gabriel et pouvait librement parler de lui au Dieu pleine de bonté qui avait seul le pouvoir de les réunir.

Les relations avec sa grand'mère s'étaient sensiblement modifiées. Elle sentait qu'une véritable affection existait maintenant pour elle dans ce coeur altier, malgré l'apparence de froideur dont ne se départait pas Madame Norand. Elle-même avait plus d'abandon et de simplicité envers cette aïeule par qui elle avait tant souffert… Néanmoins, elle n'osa jamais lui parler de Gabriel. Un instinct lui disait qu'une aversion irraisonnée, mais jusqu'ici invincible, existait chez Madame Norand à l'égard du jeune avocat chrétien… et aussi—chose ignorée de la jeune fille—une véritable jalousie contre celui qu'Isabelle aimait plus… bien plus qu'elle n'aimerait jamais sa grand'mère.

XIV