—Ne le calomniez pas, grand'mère! Vous pourriez chercher longtemps dans votre entourage avant de rencontrer un être aussi parfaitement désintéressé et chevaleresque… Vous avez dû savoir, par M. Marnel, ce qui s'était passé à la chapelle et comment votre ami lui-même avait provoqué la demande que M. Arlys, par délicatesse, n'osait formuler, craignant précisément de profiter de cette détresse morale dont vous parlez… Et n'oubliez pas, grand'mère, que vous m'aviez, par votre dureté, donné le droit de manquer de confiance envers vous… Oui, je me crois engagée par ces fiançailles, consenties librement de part et d'autre… et, même si ce lien ne nous unissait pas, jamais… jamais, grand'mère, il ne m'aurait été possible de l'oublier.
Elle avait prononcé ces mots avec une ardeur contenue… Mais tout à coup, par un subit mouvement plein d'une grâce suppliante, elle se laissa glisser à genoux près du fauteuil de Madame Norand.
—Permettez qu'il devienne votre fils… Je serais si heureuse!… Oh! grand'mère!…
Sa voix se brisait et son doux regard voilé de larmes, plein d'une supplication passionnée, essayait de rencontrer les yeux qui se détournaient obstinément.
—Dites-moi, grand'mère…
—Il est inutile de me supplier, Isabelle, répliqua Madame Norand d'un ton bref. Ma décision a été longuement mûrie, et je crois Marcelin de Nobrac absolument fait pour vous. Je l'inviterai plus fréquemment afin que vous ayez la faculté de mieux vous connaître.
—A mon tour je vous dis: jamais, grand'mère! s'écria Isabelle toute frémissante. En aucun cas, je ne trahirais la parole donnée, et il faudrait qu'à lui… à lui!… j'inflige cette insulte, je cause cette douleur! Ah! grand'mère, vous ne savez donc pas comme je l'aime pour me proposer pareille chose! s'écria-t-elle dans un élan de douloureux reproche.
Madame Norand se leva brusquement et sonna la femme de chambre d'une main agitée. On pouvait constater sur son visage altier une extrême émotion, mélange de colère et de souffrance… Elle s'enveloppa dans un long manteau, tandis que la jeune fille jetait sur ses épaules une soyeuse sortie de bal. Toutes deux gagnèrent en silence la voiture qui attendait et le trajet s'effectua sans qu'elles eussent échangé une parole.
Madame Norand se rasséréna quelque peu chez Madame Lorel en constatant l'unanime admiration provoquée par la beauté d'Isabelle. Mais la jeune fille, toute préoccupée encore de sa récente discussion, était à peu près inconsciente de ce succès. Elle alla s'asseoir près de Danielle qui semblait particulièrement joyeuse ce soir-là et échangeait de malins coups d'oeil avec son mari, debout à quelques pas au milieu d'un groupe masculin.
—Il paraît que le conférencier fait défaut, annonça-t-elle à Isabelle. C'était Gilles Balvand, le poète. Il s'est fait remplacer par l'un de ses amis, et l'on m'a assuré que le plaisir n'en serait pas moindre.