Elle s'éventa lentement, tout en regardant en dessous la jeune fille qui l'écoutait, distraite et un peu triste.
—Vous ne désirez pas savoir le nom de ce conférencier, Belle? demanda-t-elle avec un sourire malicieux.
Isabelle ouvrait la bouche pour répondre… mais une transformation soudaine s'opéra. De délicates couleurs envahirent son teint blanc, et cette fois elles n'étaient pas dues au reflet de la robe rose. Ses yeux, rayonnants de bonheur, se tournaient vers un point de la salle où venait d'apparaître un jeune homme de haute taille, vers lequel les mains se tendaient avec empressement… Mais le regard de l'arrivant, saisi sans doute par une irrésistible attraction, se dirigeait vers la belle jeune fille vêtue de rose, comme si, en cette salle immense, il n'eût vu et cherché qu'elle. Pour la première fois depuis leurs fiançailles, ils se rencontraient.
Gabriel s'en alla vers la maîtresse de maison, et Danielle se pencha vers son amie, immobilisée dans sa joie soudaine.
—Maintenant, faut-il vous apprendre le nom du conférencier?… ou bien le direz-vous vous-même, Isabelle?
… Les différentes attractions de la soirée étaient uniquement dues au concours d'amateurs, mais tous gens de talent, et c'était à un public de choix, particulièrement difficile, que s'adressait la conférence. Avec une aisance remarquable, Gabriel présenta à cet auditoire d'élite plusieurs poètes contemporains. Son érudition, sa parole enveloppante et chaude, la parfaire sincérité qui était en lui charmèrent ceux qui l'écoutaient, et un véritable enthousiasme salua sa péroraison toute vibrante d'énergie et d'ardeur chevaleresque.
Dans un coin du salon, près de Danielle et de Paul, Isabelle savourait son bonheur… bien court, hélas! Gabriel s'était approché d'elle tout à l'heure, l'avait saluée comme une étrangère; ils avaient échangé quelques mots, pleins de banalités en apparence, mais renfermant pour eux une douce et fugitive joie. Puis, refusant le siège que Danielle lui montrait près d'elle, il s'était éloigné. Son tact parfait lui interdisait de mécontenter Madame Norand dont il avait aperçu en entrant la physionomie hostile.
Au cours de la conférence, Isabelle avait plusieurs fois senti se poser sur elle son regard pénétrant et si doux… Mais il ne se rapprocha pas d'elle de toute la soirée. Pendant la petite sauterie qui s'organisa ensuite, il ne dansa pas et demeura debout dans l'embrasure d'une porte, suivant du regard la mince forme rose qui voltigeait à travers les salons. Peut-être faisait-il une comparaison entre l'élégante Isabelle d'aujourd'hui et la pauvre petite créature au grossier manteau brun qui fuyait un soir de tempête à travers la lande. Mais l'apparence seule était changée… Au fond, elle était bien demeurée la même, il l'avait lu dans ses yeux qui ne savaient pas mentir, dans son radieux et tremblant sourire.
Isabelle le revit un court instant pendant qu'elle revêtait sa sortie de bal. Il passa devant elle et la salua en même temps que Madame Norand. Ses yeux bruns enveloppèrent d'un rapide et profond regard sa jeune fiancée, plus blanche que les dentelles flottant autour de son cou… D'un mouvement instinctif, elle tendit vers lui sa petite main. Il la tint une seconde entre les siennes, puis s'éloigna rapidement à travers la foule élégante qui encombrait le vestiaire.
Isabelle le regardait machinalement disparaître. Elle tressaillit un peu en sentant une main se poser sur son bras.