—Venez donc! dit Madame Norand avec impatience. Vous avez l'air d'être changée en statue et… vous êtes une insoumise et ridicule enfant, acheva-t-elle d'un accent de colère contenue.
—Non, Madame, elle est de celles qui savent souffrir et n'oublient jamais, dit près d'elle la voix grave de Danielle.
… Les émotions de la soirée avaient laissé leurs traces sur la physionomie d'Isabelle, ainsi que le constata Régine en venant le lendemain voir son amie… Tandis que Michel et Valentine, qu'elle avait amenés, jouaient dans un coin de la salle à manger, les deux jeunes filles se mirent à causer près de la fenêtre, tout en occupant leurs doigts à un ouvrage d'aiguille. Régine parla de son prochain départ pour le noviciat des Petites Soeurs des pauvres.
—Comme vous allez manquer à Antoinette! dit Isabelle en considérant avec émotion cette admirable physionomie où transparaissait l'âme, pure et ardente.
—Ma pauvre chère Antoinette! Nous nous entendions si bien! murmura
Régine d'une voix frémissante.
Elle croisa les mains sur ses genoux et demeura un instant silencieuse, la tête baissée sur sa poitrine. Une ombre semblait s'étendre sur son beau visage… mais elle s'enfuit bien vite devant le rayonnement qui s'échappa soudain du regard de Régine.
—Cela, c'est le sacrifice. Les quitter tous, mon père, mes soeurs!… Dieu le demande, et je suis prête… Antoinette aura Danielle tout près d'elle, et voici Henriette qui devient jeune fille. On dit qu'elle me ressemble et elle pourra déjà me remplacer… Mais avant de partir j'aurais tant voulu vous voir heureuse, chère Isabelle!
Un soupir gonfla la poitrine d'Isabelle. Ses doigts cessèrent de travailler et elle demeura rêveuse, regardant fuir les grands nuages gris sombre sur le ciel clair, teinté d'azur.
Une petite main se posa tout à coup sur la sienne, et, en baissant les yeux, elle vit le joli petit visage de Michel. L'enfant la regardait gravement, d'un air songeur… La jeune fille le prit sur ses genoux et, lui relevant le menton, plongea ses yeux dans ceux du petit garçon.
—A quoi penses-tu, Michel. Pourquoi me regardes-tu ainsi?