—Mais… mais, Belle, tu avais l'air de pleurer… et je voulais te consoler, moi! cria-t-il d'un ton résolu.
Régine regarda son amie et constata que les yeux perspicaces de Michel avaient vu juste. C'étaient bien des larmes qui brillaient sous les grands cils blonds.
—Mon petit chéri, que n'as-tu ce pouvoir! dit Isabelle en caressant tendrement les belles boucles blondes du petit garçon. Tu m'aimes vraiment, toi, puisque tu ne peux me voir souffrir!
Les jeunes filles ne s'étaient pas aperçues qu'un pas, assourdi par l'épais tapis, s'était rapproché, et qu'une main se posait depuis un instant sur le bouton de la porte. Mais personne n'entra et le pas s'éloigna, un peu lent et pesant.
Dans son riche cabinet de travail, devant son bureau couvert de volumes et de feuillets manuscrits, Madame Norand s'était laissée tomber dans un fauteuil, et sa main soutenait sa tête hautaine qui se penchait avec accablement. Une véritable lutte, une immense souffrance se devinaient sur ce visage contracté.
—Celle qui la fait souffrir ne l'aime pas… Elle l'a dit, elle croit cela, cette enfant! murmura-t-elle lentement, d'un ton amer. Après tout, elle a peut-être raison. Mais céder!… céder!… Non, c'est impossible!
D'un mouvement résolu, elle rapprocha son fauteuil de la table et se mit à écrire. Mais les lettres prenaient de bizarres formes tremblées, et Madame Norand finit par reposer brusquement la plume sur l'encrier de bronze en disant avec une impatience irritée:
—Je ne suis plus bonne à rien! Cette Isabelle me bouleverse et il est vraiment temps que je la marie. Dimanche, j'inviterai Marcelin à dîner… Pleurs de jeune fille sont vite séchés!
XV
Malgré l'élévation des toits entourant les quatre côtés de la cour, un mince rayon de soleil avait réussi à se glisser dans la lingerie, une petite pièce assez sombre où, cette après-midi-là, Isabelle repassait. Cette besogne ne lui incombait maintenant qu'en de très rares circonstances, comme aujourd'hui où, la femme de chambre étant malade, elle s'était offerte pour donner ce coup de fer à un garniture de corsage désirée par Madame Norand… Il y avait d'ailleurs une notable différence d'aspect entre la jeune fille d'autrefois, vêtue comme une servante, et celle qui travaillait là en cet instant, si gracieuse dans sa robe de fin lainage bleu protégée par un tablier de batiste claire.