—Qui a sonné tout à l'heure, Rémi? demanda-t-elle au valet de chambre qui passait devant la porte ouverte de la lingerie.
—C'est Jeanne qui a ouvert, Mademoiselle, car je faisais une course en ce moment-là. Elle m'a bien dit le nom, mais avec sa prononciation allemande on n'y comprend rien. Ca avait l'air de finir en is… Elle a dit aussi que ce monsieur ne doit pas encore être venu ici, parce qu'il ne connaissait pas du tout le chemin du salon.
Rémi s'éloigna et Isabelle continua sa besogne, sans plus songer à cette visite qui se prolongeait… Non, vraiment, elle n'y songeait plus, et sa pensée s'envolait bien loin du grand appartement triste, vers la lande aux bruyères de pourpre, vers la grande maison grise que la jeune verdure des clématites et des rosiers devait maintenant escalader en conquérante. Là où elle avait vu si souvent Gabriel, elle le revoyait toujours, bien plus facilement qu'en cette salle de bal où il lui était apparu un temps si court, où il n'avait pu nécessairement se montrer "lui" comme il savait si bien le faire hors du monde.
Et quelques larmes s'amassaient sous les paupières d'Isabelle en songeant qu'elle était destinée à attendre, pendant longtemps peut-être, l'inestimable joie de lui être unie. L'heureuse issue de cette situation lui paraissait en effet peu probable. Depuis la soirée de Madame Lorel, sa grand'mère lui témoignait une extrême froideur, entrecoupée de paroles sèches ou acerbes que la jeune fille avait peine à supporter courageusement… Cependant, une détente semblait s'opérer depuis quelques jours, et la veille, Isabelle avait plusieurs fois surpris, fixé sur elle, le regard un peu triste mais affectueux de Madame Norand. Ce matin même, deux ou trois fois, un léger sourire était venu détendre cette bouche sévère qui l'avait désappris si longtemps.
Ce changement coïncidait avec une longue visite de M. Marnel, après laquelle l'écrivain était sorti, très ému, et s'était éloigné non sans avoir fortement serré la main d'Isabelle. En se retrouvant un peu après avec sa petite-fille, Madame Norand, qui semblait secrètement troublée, avait dit en affectant l'ironie:
—Ce Marnel devient aussi fou que vous, Isabelle. Le voilà qui donne pour tout de bon dans la religion. J'ai dû entendre tout à l'heure un véritable sermon, à tel point que j'y ai gagné un effrayante migraine.
Et elle s'était retirée dans sa chambre, tandis qu'Isabelle bénissait le ciel de la conversion de l'homme excellent qui ne perdait pas une occasion, elle le savait, de plaider discrètement sa cause près de Madame Norand.
—Madame prie Mademoiselle de se rendre au salon.
Isabelle, enlevée à sa rêverie, sursauta un peu et se tourna avec quelques étonnement vers Rémi qui apparaissait sur le seuil.
—Ce monsieur y est-il encore?