La veille du jour fixé pour le départ, Myrtô, malgré le temps brumeux et froid, s'en alla jusqu'à la demeure de l'ispan Buhocz, pour dire adieu à Miklos. Elle venait parfois le voir, et c'était un rayon de lumière dans la vie de l'enfant, peu heureux au logis familial, son père ne lui ayant pas pardonné d'avoir été chassé, et ses frères plus âgés en faisant leur souffre-douleur.
Myrtô le trouva en pleurs, et la nouvelle du départ de la jeune fille augmenta encore son chagrin.
—Maintenant, je serai malheureux toujours, puisque vous ne serez plus là pour me consoler quelquefois! dit-il en sanglotant. Oh! Mademoiselle Myrtô, si je pouvais avoir seulement une petite place au château!… Mon père ne dirait plus alors que je ne suis qu'un bon à rien, il ne me reprocherait plus le pain que je mange!
Une place?… A qui la demander? Si Myrtô avait pu voir le prince Arpad, elle aurait tenté de l'intéresser au sort de Miklos. Ne lui avait-il pas dit qu'elle pouvait tout lui demander?… Mais il demeurait invisible, elle ne le verrait évidemment pas avant le départ. Il ne lui restait que la ressource de prier le Père Joaldy d'intercéder pour Miklos.
Ayant embrassé l'enfant en lui demandant de lui écrire, elle s'éloigna, le coeur serré à la pensée de quitter ces êtres à qui elle s'était intéressée de toute l'ardeur de son âme charitable, et ce Voraczy qui lui était devenu, depuis ces quelques mois, singulièrement cher.
Comme tout était triste, aujourd'hui! Ce ciel embrumé, ce parc dépouillé de son feuillage, ces jardins préparés pour l'hiver… oui, tout parlait de mélancolie, de regret, de souffrance…
Myrtô, la courageuse Myrtô ressentait aujourd'hui les effets de cette tristesse ambiante, car des larmes, peu à peu, remplissaient ses grands yeux.
Elle gravit lentement les degrés du perron, et entra dans le vestibule. Elle s'arrêta une seconde sur le seuil. Le prince Milcza se tenait debout, les bras croisés, devant une des magnifiques tapisseries qui ornaient les murailles. Près de lui, un homme correctement vêtu de noir parlait d'un ton bas, plein de déférence.
Myrtô s'avança de son pas léger, dans l'intention de passer sans déranger le prince. Mais il se détourna et l'aperçut.
—Bonjour, Myrtô… Vous me voyez occupé à examiner cette tapisserie qui a subi, je ne sais comment, une petite détérioration…