Sous sa tranquillité hautaine, Myrtô crut sentir une amertume immense, une sorte de désespérance.
Le coeur serré, elle songea qu'il allait retomber dans sa misanthropie farouche, et une indignation monta en elle à la vue de l'éclair joyeux qui passait dans les yeux d'Irène, de la satisfaction contenue dont témoignait la physionomie de Terka… Oh! non, elle n'eût pas agi ainsi envers son frère, quand même celui-ci aurait été aussi froid, aussi peu affectueux que le prince Milcza. Elle lui aurait dit: "Vous souffrez, les regrets vous accablent… je ne vous quitterai pas, Arpad. Que m'importent les fêtes, les distractions mondaines, pourvu que je puisse, ne fût-ce que quelques instants chaque jour, écarter les nuages de votre front!"
Mais, hélas! elle n'était pas sa soeur, et les jeunes comtesses ne tiendraient jamais ce langage au prince Milcza!
Myrtô ne s'était probablement pas trompée en croyant deviner en lui une recrudescence de souffrance morale, car il sembla, à dater de ce jour, repris de son amour de complète solitude. Il ne reparut plus chez sa mère, on ne le rencontra plus dans le parc. En revanche, il s'adonnait passionnément à la musique, et Myrtô, en traversant les jardins, entendait parfois les sons du piano ou de l'orgue.
Les préparatifs du départ se faisaient lentement, la comtesse ne voulant pas montrer trop de hâte de s'éloigner de son fils. D'ailleurs, nonobstant son désir de retrouver sa vie mondaine des hivers précédents, elle ne témoignait de ce départ qu'une satisfaction modérée, ainsi qu'elle le confia un jour à Myrtô.
—Je suis inquiète pour Arpad, je crains qu'il ne tourne tout à fait aux idées noires.
—Que ne restez-vous, ma cousine? répondit simplement Myrtô.
—Rester?… après qu'il m'a fait comprendre son désir d'être seul!…
—Oh! pensez-vous qu'il ait voulu dire cela?
—Je n'en ai aucun doute. Par courtoisie, il n'a pu me le dire explicitement, mais je le connais assez pour comprendre ce qui se cache sous ses paroles correctes.