—Avez-vous pensé à votre réveillon, Myrtô?

—Certainement… et si j'osais vous demander de le partager, dans toute sa simplicité?

—Osez, osez, Myrtô! dit-il en souriant. J'accepte avec reconnaissance, d'autant plus que je me sens quelque peu affamé, ayant dîné de bonne heure et fort légèrement.

Dans le grand salon tiède et bien éclairé, il se tint debout près de la cheminée et regarda Myrtô aller et venir, tout occupée de la préparation de son thé, pour lequel elle savait le prince Arpad particulièrement difficile. La lumière tamisée de vert éclairait doucement son profil délicat et sa superbe chevelure relevée avec une simplicité qui eût paru chez tout autre de la coquetterie, tant elle faisait valoir la forme parfaire de cette tête de jeune Grecque. Sa taille élégante, ses mouvements d'un naturel et d'une grâce infinis, l'expression délicieusement sérieuse et attentive de son visage tandis qu'elle accomplissait avec des soins minutieux sa tâche de ménagère, tout, en elle, formait un ensemble si délicatement harmonieux que Fraulein Rosa elle-même oubliait de s'asseoir en la contemplant.

—Myrtô, si j'en crois les soins que vous prenez, je suppose que ce thé sera parfait, dit le prince en souriant.

—Mais je le souhaite!… sans oser l'espérer, toutefois. Terka le fait si bien!… Et pourtant vous n'en étiez pas toujours satisfait, mon cousin.

—Voilà une constatation qui ressemble un peu à un reproche, n'est-il
pas vrai? Allons, je vous promets d'être moins difficile désormais…
Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas ce "mon cousin" bien cérémonieux?
Si vous m'appeliez Arpad comme mes soeurs?

—Mais… je ne sais… dit-elle d'un air perplexe.

—Mais si, ce sera mieux, je vous assure. Voyons, nous allons goûter ce thé qui vous a donné tant de peine, Myrtô! ajouta-t-il gaiement en voyant la jeune fille saisir la théière.

Parmi tous les réveillons qui se célébraient cette nuit-là dans la ville de Budapesth, il n'y en eut probablement pas un aussi calme, ni aussi intimement heureux que celui-là. Sur la demande de son cousin, Myrtô parla de ses Noëls d'autrefois, près de sa mère, de sa vie si occupée à Neuilly, de ses consolations et de ses tristesses, de l'aide affectueuse qu'elle avait trouvée près des excellentes dames Millon. Elle lui racontait tout avec une simplicité et une confiance absolues, et lui, non moins simplement, la voix un peu altérée par l'émotion douloureuse, rappelait à son tour les fêtes de Noël de son petit Karoly, disait des traits de sa courte vie…