—Vous êtres trop bonne! dit la jeune fille avec émotion. Mais comment accepter de tout vous devoir ainsi?…

—Vous êtes une petite orgueilleuse, Myrtô, dit le prince avec une douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la famille, que vous nous êtes très chère, et que nous vous sommes infiniment redevables… Allons, laissons ce sujet. Voici Terka déjà toute prête, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous avons à causer ainsi au lieu d'aller revêtir notre tenue de cheval.

Car Myrtô apprenait l'équitation, avec son cousin comme professeur. Très souple, très adroite, elle avait fait de rapides progrès, et maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs promenades.

Elle était la plus délicieuse amazone qui se pût rêver, et lorsqu'elle paraissait sur le perron du château, sa taille admirable dessinée par la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit chapeau à longue plume posé sur sa chevelure aux reflets superbes, Irène avait peine à éteindre la lueur furieuse de son regard. Mais il lui fallait se contenir en présence de son frère, car ayant surpris deux ou trois fois la manière acerbe et malveillante dont elle usait envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si cinglante dureté, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure d'amour-propre. Son animosité envers Myrtô s'en était accrue d'autant, mais elle la dissimulait—ou du moins croyait le faire, car, pour le pénétrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas inaperçues.

Les domaines des environs se peuplaient peu à peu, et, cette fois, le prince Milcza consentait à renouer des relations. Il y avait, à Voraczy, quelques réunions, des promenades étaient organisées… Rien de très mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement déclaré à sa mère qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une place dans sa vie.

Myrtô était de toutes les réunions, elle avait été présentée partout, et l'admiration dont elle était l'objet aurait grisé une âme moins fermement chrétienne que la sienne. Mais à ces succès flatteurs, elle préférait cent fois ses séances de musique avec Terka et le prince Arpad, ou les promenades à pied, à cheval et en voiture, au long desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se rencontrant dans les mêmes pensées très hautes, vibrant aux mêmes admirations tout toutes les beautés. Le prince Milcza paraissait apprécier infiniment l'esprit délicat de Myrtô, la finesse et la sûreté de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accepté avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demandé un jour avec sa charmante modestie accoutumée.

—Je suis très ignorante de beaucoup de choses, vous avez dû vous en apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous fît honte.

—Si je ne vous connaissais si bien, Myrtô, je penserais que vous cherchez un compliment, avait-il répliqué en souriant. Je me mets à votre entière disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez bien me témoigner.

Cette confiance en lui, Myrtô l'avait absolue. Elle connaissait maintenant l'élévation de son âme, la délicatesse de son coeur, quelque temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale… Elle savait aussi que cette parole prononcée jadis par lui, en ce jour dont le souvenir la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander à votre cousin", n'avait rien d'exagéré.

Tout, même le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apporté la mort au petit Karoly. La malheureuse, chassée avec les siens de la demeure due à la générosité du prince Milcza, errait en proie à la misère. Elle était venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effrayée, n'avait même pas voulu l'écouter et l'avait fait renvoyer en disant: