Après avoir vécu pendant deux ans dans la patrie de Christos, ils étaient venus s'établir à Paris. Le peintre aimait cette ville où il était né, où était morte sa mère, une Française. Il espérait surtout arriver à percer enfin, atteindre quelque notoriété, réaliser le rêve de gloire qui chantait en son âme.
Mais il n'avait aucunement le goût de la réclame, et ses oeuvres, par leur caractère d'idéalisme très haut, ne s'adaptaient pas aux tendances modernes. La réussite ne vint pas, la fortune d'Hedwige se fondit peu à peu, et le jour où Christos mourut, d'une maladie due au découragement qui s'était lentement infiltré en lui, il ne restait à Madame Elyanni qu'une rente viagère, relativement assez considérable, laissée au peintre, et après lui à sa veuve, par un veux cousin qui s'était éteint quelques années auparavant dans l'île de Chio.
Myrtô avait à cette époque douze ans. C'était une enfant vive et gaie, idolâtrée de ses parents en admiration devant sa beauté et son intelligence. Une piété très ardente et très profonde, la direction d'une vieille institutrice, femme d'élite, l'avaient heureusement préservée des conséquences que pouvait avoir l'éducation donnée par ces deux êtres charmants et bons, mais si peu faits pour élever un enfant… Et à la mort de Christos, on vit cette chose touchante et exquise: la petite Myrtô, dominant la douleur que lui causait la perte d'un père très chéri et la vue du désespoir de sa mère, se révélant tout à coup presqu'une femme déjà par le sérieux et le jugement, organisant, avec l'aide d'un vieil ami de son père, une nouvelle existence, soignant avec un tendre dévouement Madame Elyanni dont le chagrin avait abattu la santé toujours frêle.
La mère et la fille s'installèrent à Neuilly, dans un très petit appartement, au quatrième étage d'une maison habitée par de modestes employés. Madame Elyanni, que l'expérience n'avait pas corrigée, fit ajouter à la fenêtre de sa chambre ce bow-window et voulut qu'il fût continuellement garni de fleurs.
—Je me passerais plutôt de manger que de ne pas voir des fleurs autour de moi, avait-elle répondu au tuteur de Myrtô qui avançait discrètement que les revenus ne permettraient peut-être pas…
—Oh! Monsieur, il ne faut pas que maman soit privée de fleurs! avait dit vivement Myrtô.
Il fallait aussi que Madame Elyanni eût une nourriture délicate… Et, comme elle abhorrait les nuances foncées, elle exigeait que sa fille fût toujours vêtue de blanc à l'intérieur, coutume économique, car la fillette, qui remplissait courageusement avec une souriante attention, bien des menus devoirs de ménagère, devait remplacer fréquemment ces costumes que sa mère ne souffrait pas voir tant soit peu défraîchis.
Il en était ainsi de nombreux détails, et malgré les économies que Myrtô, devenue un ménagère accomplie, réussissait à réaliser sur certains points, le budget s'équilibrait parfois difficilement.
Il avait fallu compter aussi avec les frais de son instruction. Grâce à une extrême facilité, aux admirables dispositions dont elle était douée, elle avait pu les réduire au minimum. Elle avait conquis, l'année précédente, son brevet supérieur, et avait réussi à acquérir, en prenant de temps à autre quelques leçons d'un excellent professeur, un remarquable talent de violoniste.
Telle était Myrtô, petite âme exquise, ardente et pure, coeur délicatement bon et dévoué, chrétienne admirable, enfant par sa candide simplicité, femme par l'énergie et la réflexion d'un esprit mûri déjà au souffle de l'épreuve et des responsabilités.