Car tous les soucis retombaient sur elle. Madame Elyanni, languissante d'âme et de corps, se laissait gâter par sa fille et déclarait ne pouvoir s'occuper de rien. Depuis quelques années, elle ne voulait plus sortir et passait ses journées étendue, s'occupant à de merveilleuses broderies ou rêvant, les yeux fixés sur le dernier tableau peint par Christos, et où le peintre s'était représenté entre sa femme et sa fille, dans son petit atelier illuminé de soleil.

Elle s'était étiolée ainsi, hâtant la marche de la maladie qui l'avait terrassée enfin deux jours auparavant. En voyant la physionomie soucieuse du médecin appelé aussitôt, Myrtô avait compris que le danger était grand… Et en entendant, la veille, sa mère demander le prêtre, elle s'était dit que tout était fini, car l'âme insouciante de Madame Elyanni était de celles qui attendent les derniers symptômes avant-coureurs de la fin pour oser songer à se mettre en règle avec leur Dieu.

Ce matin, on lui avait apporté le Viatique… Et c'était autant pour la laisser faire en toute tranquillité son action de grâces que pour dérober à son regard les larmes difficilement contenues pendant la cérémonie, que Myrtô s'était réfugiée dans le bow-window.

Elle aimait profondément sa mère, d'une tendresse qui prenait, à son insu, une nuance de protection très explicable par la faiblesse morale de Madame Elyanni. Son coeur avait besoin de se donner, de s'épancher en dévouement sur d'autres coeurs souffrants, faibles, ou découragés. Sa mère disparue, ce serait fini de cette sollicitude de tous les instants qu'exigeait, depuis quelques mois surtout, Madame Elyanni. Personne n'aurait plus besoin d'elle… A moins qu'elle ne se fît religieuse pour déverser sur ses frères en Jésus-Christ les trésors de tendresse dévouée contenus dans son coeur. Mais, jusqu'ici, la voix divine n'avait pas parlé, Myrtô ignorait si elle avait la vocation religieuse.

Dans le silence qui régnait, à peine troublé de temps à autre par la corne d'un tramway, une voix faible appela:

—Myrtô!

La jeune fille se leva vivement et entra dans la chambre aux tentures claires, aux meubles de laque blanche. Des plantes vertes, des gerbes de fleurs en ornaient les angles, garnissaient les tables et la cheminée… Et sur une petite table couverte d'une nappe blanche, d'autres fleurs encore s'épanouissaient entre les candélabres dorés et le crucifix.

Myrtô s'avança près du lit, elle se pencha vers le pâle visage flétri, entouré de cheveux blonds grisonnants.

—Me voilà, maman chérie. Que voulez-vous de votre Myrtô? demanda-t-elle en mettant un tendre baiser sur le front de sa mère.

—Je veux te parler, mignonne… Ecoute, j'ai compris depuis… depuis que je sens venir la mort…