A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que royale, cette armée de serviteurs supérieurement dirigée par Vildy, la majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu d'amour divin eussent été un baume infiniment plus doux sur les blessures qu'il avait pu recevoir.
Jusqu'ici, Myrtô ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils complètement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisèle n'exerçait ici aucune autorité en dehors de son service privé, Vildy et Katalia continuaient à tout diriger, et Myrtô remarquait parfois combien la comtesse et ses enfants semblaient gênés et peu chez eux dans cette demeure.
Renat avait commencé ses leçons de violon. Après avoir entendu Myrtô jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagnée par Terka, il avait bien voulu déclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur. Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop à souffrir des écarts de caractère qu'il réservait pour Fraulein Rosa dont les leçons l'horripilaient, prétendait-il.
Myrtô faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse, appréciant le charme exquis de sa voix et d'une diction très pure, en avait fait sa lectrice.
Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades à pied ou en voiture. Irène la chargeait sans façon de tout ce qui la gênait: ombrelle, manteau, sac à ouvrage. Myrtô remplaçait évidemment pour elle une femme de chambre. Renat, peu à peu, imitait sa soeur, si bien que Myrtô revenait parfois du parc très lasse et les bras brisés de fatigue.
La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les autres châtelains de la contrée, elles avaient reçu de nombreuses visites, mais Myrtô demeurait complètement à l'écart, elle restait invisible pour les étrangers reçus à Voraczy.
Les petites épines de sa situation se trouvaient compensées par la possibilité d'assister chaque jour à la messe et par l'appui spirituel qu'elle trouvait dans le Père Joaldy, l'aumônier de Voraczy, prêtre instruit et pieux, âme sereine qui se sanctifiait dans le recueillement et dans la charité apostolique exercée envers les pauvres, très nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1. Intendants.] étaient souvent durs et rapaces.
Une après-midi, les jeunes filles s'attardèrent à travailler dans le parc. Elles se hâtèrent enfin d'arriver pour l'heure du thé… Au passage, Myrtô dit, en désignant une allée du parc:
—Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin doit être beaucoup plus direct.
—Oui, mais il nous conduirait au temple grec près duquel le petit
Karoly passe ses journées.