Comment le prince, avec sa nature si entière et si ardente, a-t-il pu éviter de se porter envers elle à quelque extrémité terrible, je ne le sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage précipité de sa mère et fut si gravement malade à l'hôtel Milcza qu'il se trouva un instant condamné. Il survécut pourtant, mais il est resté excessivement faible, comme vous avez pu le voir… Et je crois, Myrtô, que le motif de la haine—le mot n'est pas trop fort—du prince Milcza pour cette créature sans coeur et sans âme, se trouve là surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aimé dans cet état, il peut se dire: "C'est sa mère qui en est cause."

—Et c'est alors qu'il a demandé le divorce?

—Oui… le Père Joaldy a essayé de l'en détourner, mais il s'est heurté à une âme révoltée, qui n'avait plus le guide de la foi… Il est bien improbable que lui songe jamais à se remarier, mais pour elle, c'est déjà fait. Elle a épousé un banquier américain et est une des reines de Boston… Vous comprenez donc pourquoi je me hâte d'aller faire disparaître ce dernier vestige de la présence de cette créature néfaste.

—Le dernier?… Non, il restera toujours son fils, dit gravement
Myrtô. Elle n'a jamais cherché à le revoir?

—Jamais! la fibre maternelle n'existait même pas chez elle.

—L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrtô, en tendant la miniature à sa cousine après y avoir jeté un dernier regard.

—Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son père l'aime d'une tendresse passionnée qui m'effraye parfois, car on n'ose songer, vraiment, si un jour…

Elle secoua la tête et s'éloigna vers le parc, tandis que Myrtô continuait dans la direction du château.

Bien que le jour tombât à peine, la superbe résidence était déjà brillamment éclairée. Là-bas, vers la droite, une clarté intense s'échappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette partie du château… Et une immense pitié envahit le coeur de Myrtô en songeant aux souffrances de cette âme meurtrie et révoltée, qui n'avait pas su chercher sa consolation près de l'unique Consolateur et s'attachait avec une passion intense, exclusive, à un seul être, ce pauvre petit Karoly, si frêle, si chétif, dont la vue avait serré le coeur de Myrtô quand il lui était apparu pour la première fois.

CHAPITRE VI