Sans même avoir reçu un simulacre de demande, par la seule volonté du prince Milcza, Myrtô se trouva donc attachée au service de Karoly… Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujétion qui était la sienne près de l'enfant gâté et exigeant. Elle n'avait plus un moment de liberté, toutes ses journées, hors les repas, appartenaient à Karoly.
Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses ce tout petit être. Pour Irène surtout, si vive, si amie de la distraction et de la gaieté, et très peu portée, semblait-il, au dévouement, la pensée d'un tel esclavage devait être insoutenable.
Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer. Aussi, plus encore que sa mère et ses soeurs, voyait-elle avec satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrtô.
—Pendant ce temps, il ne pense pas à nous, disait-elle gaiement. Jamais nous n'avons eu tant de liberté. Il demandait toujours tantôt l'une, tantôt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a passé là-bas des journées dont il se souvient… Et moi donc!… Vous nous sauvez, Myrtô, ajoutait-elle d'un ton moqueur.
Elle ne désarmait pas envers sa cousine et ne négligeait aucune occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante.
Myrtô supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la tâche qui lui était dévolue près de l'enfant, tâche rendue plus douce à mesure que croissait l'affection compatissante inspirée par ce petit être fantasque, mais singulièrement attachant dans sa faiblesse, et qui lui témoignait une tendresse ardente.
Mais cette tendresse n'égalait pas encore l'amour passionné de Karoly pour son père—amour réciproque du reste. Il était exact que le prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volonté—tous, sauf son père.
Car, chose singulière, cet homme qui exigeait que rien ne résistât à un désir de Karoly, savait réserver, vis-à-vis de son fils, sa propre autorité. L'enfant lui obéissait instantanément, il n'insistait jamais lorsque son père avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly."
Ainsi, même vis-à-vis de l'enfant bien-aimé, le prince Milcza conservait cette autorité absolue qui était parfois—il fallait le reconnaître—un véritable despotisme, lequel, passant par tous ceux qui se trouvaient à son service, s'étendait jusqu'à sa mère elle-même.
Myrtô s'était d'abord demandé pourquoi la comtesse et ses enfants se soumettaient bénévolement à toutes les volontés du jeune magnat. Mais peu à peu, par quelques mots de Terka, d'Irène, de Renat, le mystère s'était trouvé éclairci. La comtesse avait été complètement ruinée par son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait libres de jouir de ses installations à Paris et à Vienne. Cette dépendance dorée, si pénible qu'elle fût pendant le séjour à Voraczy, leur paraissait cependant préférable à la vie modeste qui eût été la leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tête sous cette autorité tyrannique, tremblant de déplaire à celui qui leur procurait le luxueux bien-être jugé indispensable.