Elle s'approcha de la fenêtre ouverte et offrit son front à la fraîcheur du soir… Oui, elle lui rendrait cet argent, en lui expliquant ses raisons, et, s'il était vraiment gentilhomme, il comprendrait son invincible répugnance à recevoir une rémunération en échange du tendre dévouement dont elle entourait Karoly.
Mais elle se demanda soudain avec quelque perplexité si elle trouverait le courage de parler en face de ce regard glacé, de cette physionomie hautaine et déconcertante.
Cependant, il le fallait. Allait-elle donc, comme tous ici, se laisser envahir par une crainte servile du mécontentement du prince Milcza?… Ce soir, elle lui parlerait, quand elle quitterait Karoly dans le parc.
Malgré tout, la perspective de cet entretien la laissait soucieuse.
Elle vit arriver l'après-midi avec appréhension, et, une fois près de
Karoly, elle dut faire un effort pour concentrer son attention sur la
lecture qu'elle faisait à l'enfant.
Cette lecture fut interrompue bientôt par l'arrivée d'une troupe de tziganes qui venaient donner une aubade au petit prince. C'était un des grands plaisirs de Karoly, et son père le lui procurait fréquemment.
Le chef, un grand vieillard robuste, savait tirer de son violon des sons admirables. Aujourd'hui il se surpassait encore, et Myrtô, oubliant pour un instant son anxiété, écoutait, ravie. Karoly appuyait contre elle sa petite tête délicate, et, tous deux vêtus de blanc, le ravissant visage de Myrtô éclairé par le reflet d'un rayon de soleil glissant sur les colonnes du temple, ils formaient le plus délicieux tableau qui se pût rêver.
Hadj et Lula, les lévriers, bondirent tout à coup dans la clairière… Le charme était rompu. Les musiciens s'interrompirent, et un voile parut tomber soudain sur le regard de Myrtô.
Le prince Milcza s'avança. Il congédia les tziganes en leur jetant quelques pièces d'or et s'assit près de son fils. Myrtô constata d'un coup d'oeil que sa physionomie était plus sombre, plus dure que jamais. Le jour était vraiment mal choisi pour la communication qu'elle avait à lui faire.
Les lévriers vinrent tendre leur tête fine aux caresses de Myrtô, puis s'étendirent près d'elle. Eux aussi témoignaient à la jeune fille un attachement de jour en jour plus grand, et voilà qu'aujourd'hui ils délaissaient pour elle le maître dont ils étaient jusque-là les inséparables!
—Ici, Hadj, Lula!