Et personne ne pouvait tenter de l'enlever à son effroyable solitude, personne ne pouvait essayer de lui parler de résignation … Non, pas même sa mère. Tout son coeur s'était donné à l'enfant bien-aimé, et maintenant que Karoly n'était plus, le prince Milcza devait considérer l'existence comme un épouvantable désert.

Un remords surgit tout à coup dans l'esprit de Myrtô, au souvenir d'un bref petit incident de la veille. Au moment de mettre l'enfant dans son cercueil, le prince avait enlevé le crucifix placé entre les mains de Karoly et avait demandé, en levant vers Myrtô ses yeux où demeurait une expression de désespoir immense:

—Cette croix vous rappelle-t-elle quelque souvenir cher?

—Oui, prince, elle était entre les mains de ma mère morte.

—Ah! avait-il murmuré en la lui tendant.

Maintenant, elle pensait qu'il eût été heureux sans doute de conserver ce crucifix en souvenir de son enfant, et qu'elle aurait dû le lui laisser. La chère morte, du haut du ciel, aurait béni ce sacrifice de sa fille en faveur d'un malheureux incroyant à qui la divine image eût pu apporter une force et une consolation dans la nuit affreuse où se débattait sans doute son âme meurtrie.

Ce regret devint pour Myrtô une véritable souffrance. Demain, elle donnerait la croix à la comtesse Zolanyi en la priant de la remettre à son fils… Si elle l'avait osé, elle l'aurait fait porter dès ce soir au prince Milcza.

Mais Katalia, qui vint de la part de la comtesse s'informer de ses nouvelles et lui offrir ses soins, lui apprit que le prince s'était enfermé dans son cabinet de travail en défendant de le déranger sous quelque motif que ce fût.

Myrtô se mit au lit en refusant toute nourriture. Sa gorge, serrée par la fatigue et le chagrin, eut peine à avaler l'infusion calmante que lui apporta Katalia… Et les heures s'écoulèrent, très lentes, ne lui amenant que l'insomnie, peuplant son cerveau d'angoisses imprécises.

A l'aube, son corps se trouvait un peu reposé, mais son cerveau était plus las encore que la veille. Une sorte d'inquiétude nerveuse agitait Myrtô, si calme, si raisonnée d'ordinaire, et l'obligea enfin à se lever. Elle ouvrit sa fenêtre, l'air du matin, frais et léger, lui fit du bien, et elle pensa qu'une promenade matinale calmerait peut-être ses nerfs surexcités après la pénible tension des jours précédents. Elle s'habilla, jeta un manteau sur ses épaules et descendit, sans rencontrer personne dans le château encore endormi, jusqu'à une petite porte de service par où elle sortait du château quand la comtesse Zolanyi avait des hôtes et que Myrtô ne voulait pas risquer de rencontrer ceux-ci.