Maintenant que ses traits étaient reposés, l'enfant avait presque repris son aspect accoutumé. Mais, pour la première fois, Myrtô s'avisa, maintenant que les grands yeux noirs étaient clos, que l'enfant ressemblait à sa mère.
Le Père Joaldy, le docteur, Katalia, la femme de charge, que n'effrayait pas la crainte de la contagion, se succédèrent pour la veillée funèbre. Myrtô, anéantie de fatigue et d'émotion, dut céder à l'aumônier et aller se reposer quelques heures. Mais elle revint bien vite reprendre sa place près du petit être auquel la douloureuse nuit d'agonie l'avait unie par des liens indestructibles.
Le prince Milcza ne quitta pas une seconde la chambre mortuaire, il déposa lui-même dans le cercueil doublé de satin blanc le corps de son fils. Dans son visage rigide, aussi pâle que celui du petit mort, les yeux seuls laissaient voir quelque chose du désespoir affreux qui devait broyer ce coeur d'homme.
Les funérailles se déroulèrent avec la pompe accoutumée dans la chapelle du château. Pour la première fois, Myrtô vit occupé un des fauteuils princiers… pour la première fois aussi, elle vit le prince Milcza en vêtements noirs.
Les yeux de la jeune fille, gonflés de larmes, s'attachaient avec une ardente compassion sur la haute silhouette debout en avant de tous. Même en ce jour où il était si profondément frappé, le prince Milcza ne courbait pas la tête devant son Dieu.
Du coeur de Myrtô, une supplication jaillit, fervente et douloureuse:
—Mon Dieu, ayez pitié de lui!… Donnez-lui la force, donnez-lui la foi!
Le petit cercueil fut descendu dans la crypte où reposaient déjà tant de princes Milcza. Lentement, le prince Arpad l'aspergea d'eau bénite… Puis, se détournant, il écarta d'un geste impérieux tous ceux qui étaient là, sa famille, la domesticité, les tenanciers, et il sortit rapidement, sans attendre que, selon l'usage, tous eussent défilé devant lui.
Myrtô, par un suprême effort d'énergie, avait pu se soutenir jusque-là. Mais, une fois remontée dans sa chambre, elle tomba sur un fauteuil, défaillante de lassitude physique et morale à la suite de ces trois journées douloureuses où, après l'agonie de l'enfant, elle avait assisté à celle du père, muette mais effrayante.
Dans son cerveau fatigué, dans son coeur péniblement serré, un sentiment dominait tout en ce moment: une compassion immense, navrée, pleine d'angoisse, pour ce père dont elle avait compris l'épouvantable déchirement, pour cette âme qui allait se trouver seule dans sa lutte contre la douleur atroce de la séparation… bien seule, hélas, puisqu'elle était éloignée de son Dieu!