Or, convaincues par ses succès de sa mission divine, peut-être n’est-il pas éloigné, le moment où elles se rallieront franchement à la cause de celui qui prétend personnifier actuellement celle de l’Islam, et où elles viendront solliciter le mot d’ordre de sa bouche. C’est justement ce mot d’ordre que, pour conjurer le péril, il importe de nous concilier ; c’est précisément à ce nouveau chef de l’agitation musulmane qu’il nous faut demander une confirmation éclatante des liens de solidarité et d’amitié qui désormais, aux yeux de plus d’un de ses membres, nous unissent à la famille arabe… La baie d’Adulis, par sa situation centrale au milieu du golfe Arabique ; les Bogos, par leur proximité du siége de ses oracles ; voilà autant d’étapes pour nous rapprocher de lui, et profiter des circonstances à même de nous frayer l’accès de ses conseils ou de tempérer ses élans !

L’éventualité de cette double occupation, dont l’une est le corollaire de l’autre, est d’autant plus acceptable que l’exécution, nous l’avons vu, en serait plus facile. Et, s’il n’est personne dont la voix plus que la mienne acclame l’héroïsme de nos soldats quand, au loin, leurs succès reculent les bornes du patrimoine de la France, mon esprit ne peut, cependant, se défendre d’applaudir davantage aux initiatives hardies qui, pour n’être ni coûteuses ni sanglantes, n’en sont pas moins fécondes. Je suis de ceux, en effet, qui jugent le caractère et les progrès de la civilisation européenne trop mûris pour laisser, dorénavant, d’autres débouchés à son activité inassouvie que les entreprises coloniales. C’est la soupape de sûreté toujours entre-bâillée au-dessus des ébullitions sociales. Mais l’histoire de l’empire colonial de l’Angleterre, et l’exemple plus récent de l’Allemagne, suffiraient à nous apprendre qu’il n’est pas toujours besoin de luttes ou de guerres pour préparer de larges voies aux expansions de la conquête, non moins qu’aux prévoyances de l’avenir. Ce serait une de celles-là que nous ménagerait, à nous, l’établissement d’Adulis.

Adossé aux provinces septentrionales du plateau éthiopien ; relié aux Bogos par les hautes vallées du Tzanna-Deglé et de l’Hamacen, dont le climat, à l’abri des chaleurs tuantes du littoral, rend possibles les labeurs de l’Européen, il compléterait l’ensemble des positions qui nous sont maintenant acquises au sortir de la mer Rouge, à la porte de l’Éthiopie méridionale. Par le nord comme par le sud, l’Abyssinie, soumise dès lors à notre influence exclusive, livrerait les réserves de son trafic jusque-là comprimé aux industries du nôtre, tout en nous permettant, à la fois, de surveiller les effervescences du Soudan, et de maintenir la sécurité compromise de nos communications avec l’Indo-Chine.

Le Tonkin nous servira-t-il de leçon ? Aujourd’hui, sans efforts, sans complications, ces résultats peuvent être atteints : qui sait les sacrifices qu’il faudrait subir demain, lorsque de tragiques événements nous en auraient infligé la tâche inexorable ?

L’Italie à Massaouah n’est ni un obstacle ni une entrave. Géographiquement, j’ai déjà répondu. Politiquement, n’est-ce point en auxiliaire, — tranchons le mot, — en vassale de l’Angleterre, et son passe-port dûment visé au Foreign-Office, qu’elle s’y est présentée ?… Ces conditions me rassurent : la Grande-Bretagne l’eût-elle autorisée à se montrer, si, d’avance, elle n’eût été radicalement convaincue de son impuissance ? Les Bogos, en ce moment, à défaut du Négus qui n’en veut point, miroitent au soleil de ses convoitises. Mais lorsque, de déception en déception, elle se sera heurtée à des écueils qu’elle ne soupçonne pas, ses amitiés, l’ignorerions-nous en France ? ne sont point éternelles, et rien ne prouve que l’alliée obéissante de la veille ne se révèle un des adversaires les plus résolus du lendemain… J’incline à croire que le séjour des Italiens aux bords de la mer Rouge ne sera pas de longue durée.

LE CANAL DE SUEZ A TRAVERS LE DÉSERT.

Et je le déplorerai, pour mon compte. La neutralité du canal de Suez est, dorénavant, proclamée et garantie par la solennité d’un acte international, au bas duquel toutes les puissances ont apposé leur signature. Elle me semblerait plus sûre encore, si la plupart d’entre elles renonçaient, dès à présent, à la théorie des engagements platoniques pour prendre position, à l’exemple de l’Italie, le long des côtes qui en commandent l’issue, et ne pas condamner les maîtres de Souakim et de Chypre à la tentation, peut-être irrésistible un jour, d’en devenir les gardiens exclusifs.

Écartons, je le veux bien, la chimère de cette hypothèse, et admettons que, pour la réduire à néant, les précautions soient bien prises. Mais, ô conceptions humaines, vous péchez toujours par quelque chose ! Et ne distinguez-vous pas, au-dessus de votre inanité, le doigt de Dieu qui trace un sillon sanglant ? C’est ce réveil du monde arabe que vous ne voulez point voir… Que, du cœur de l’Arabie, il s’avance en jetant les Turcs à la mer, ou que, du Soudan, il descende vers le Caire, vous poussant devant lui, en dépit de vos protocoles, de vos prévisions, de vos calculs, avez-vous mesuré le temps qu’il lui faudra pour amasser quelques pelletées de sable, et combler ce canal au-dessus duquel, si éloigné qu’il en paraisse, vous avez oublié que sa main demeure suspendue ?

Puissance arabe elle-même, la France seule le représente parmi vous. Qu’elle se mêle donc plus étroitement à ses évolutions, qu’elle en rapproche ses intérêts et ses combinaisons ! Qu’elle lui serve de guide et de modérateur par l’autorité de sa parole ou la maturité de ses plans !… Qu’elle se hâte surtout ! Là, pour elle, est le devoir, le salut. Car déserter ce rôle que la Providence nous assigne dans le jeu des destinées de la chrétienté, c’est subir la loi d’un aveuglement volontaire, et c’en est fait de la grandeur française. Il ne nous restera plus qu’à sombrer tôt ou tard, brisés à notre tour par le naufrage formidable qui menace aujourd’hui l’œuvre de la civilisation en Orient.