Les circonstances s’y prêtent. L’apparition inopinée des Italiens à Massaouah, en dépit des artifices de leur langage, n’est point de nature à rassurer le Négus. Puis, en s’annonçant aux populations indigènes comme les amis des Turcs, des Égyptiens et des Anglais, la proclamation de leur amiral a découvert le moyen ingénieux de grouper, dans une seule phrase, les trois raisons le mieux à même de provoquer chez elles les défiances et la haine. La place n’est donc pas encore prise, et le rôle de la France est tout indiqué. Elle n’a qu’à se manifester, en mettant le pied purement et simplement, sans bruit, sans éclat, sur ces rivages dont la propriété légitime lui a été transmise.

Séparé entièrement du bassin d’Arkiko et de Massaouah par le Djebel-Gueddam qui les divise, celui de la baie d’Adulis n’a, pour entrer en contact direct avec l’Abyssinie, à emprunter au premier ni ses routes ni ses ressources. Le coup d’œil éclairé et le jugement pratique du comte Russel ne s’y trompèrent point, en même temps qu’il en reconnaissait toute l’importance stratégique. Le véritable débouché de l’Abyssinie vers la mer, c’est cette baie d’Adulis dont le génie de l’antiquité avait fait l’entrepôt du commerce éthiopien, et où les anciens avaient ouvert, en suivant les vallées que protégent les montagnes du fond du golfe, un chemin qui, en deux jours, amenait à eux les riches caravanes des plateaux supérieurs.

Ce chemin-là, où s’engageaient leurs pères, les peuples chrétiens d’Éthiopie sauraient le retrouver pour venir à elle, le jour où ils auraient appris qu’il les conduit désormais vers la grande nation d’Occident en qui les traditions leur enseignent à vénérer la protectrice séculaire de leur foi. Par une heureuse exception, que rencontrent trop rarement, avouons-le, nos tentatives de colonisation, voilà donc, sur ces bords, les sympathies populaires qui, d’avance, nous sont acquises. D’autre part, leur souverain, inquiet, circonvenu, n’ignore point qu’il trouverait dans notre présence un point d’appui pour se soustraire à des avances ou résister à des obsessions qui l’ont à leur merci, et sur le caractère desquelles il n’en est plus à s’abuser… Le traité que, naguère, lui dictait l’amiral Hewet n’est point effacé de sa mémoire !

Cependant elle a été loin de procurer à l’Angleterre les avantages que, sans doute, elle s’en promettait, cette ambassade retentissante. Les termes de la convention que rapporta l’envoyé britannique rappelèrent, en quelque sorte, la légende du malheureux troupier contraint de suivre, malgré lui, le Bédouin qu’il avait fait soi-disant prisonnier, parce que celui-ci ne voulait pas le lâcher. Le Négus était autorisé à occuper, si bon lui semblait, et s’il le pouvait, les villes de Khassala et d’Amedib (?), parce que les troupes égyptiennes étaient obligées de les évacuer ; et le territoire des Bogos lui était rendu parce qu’elles se trouvaient hors d’état de continuer à les garder.

Mais ces derniers ne l’entendent pas ainsi, et pour ce qui les concerne, paraissent peu disposés à ratifier des dispositions prises en dehors d’eux. Le pouvoir des empereurs d’Éthiopie n’est plus aujourd’hui, on ne l’ignore pas, ce qu’il fut jadis, et si l’impuissance actuelle de l’Égypte ouvre de nouveau la porte aux déprédations de leurs ennemis héréditaires, ce n’est point l’autorité nominale ni le prestige évanoui du Négus qui pourront les en garantir. La preuve s’en est faite récemment. Un jour, en effet, les hommes d’Osman-Digma sont apparus ; et tandis qu’éperdus derrière les murailles du fort qui domine Keren, où ils sont encore, les soldats égyptiens se gardaient bien d’en sortir, ceux-ci se livraient, sous leurs yeux, à tous les excès qu’engendre cette guerre sauvage. Qui intervint alors pour sauver les malheureux habitants ? Qui se précipita au-devant des barbares pour leur arracher les victimes ? Ce ne furent pas plus les guerriers du Négus que ceux du Khédive, ou les Anglais de Souakim. Seuls, les missionnaires catholiques, Mgr Touvier en tête, osèrent élever la voix au nom de la France, et jeter résolûment au-devant des assassins leur courage de prêtres et de Français.

Aussi est-ce une fois de plus à la France que ces peuples infortunés, dont la diplomatie britannique engage si facilement les destinées sans les consulter, tendent les bras et font appel. L’Italie a beau s’offrir ; la connaissent-ils ? Mais nous, saurons-nous les entendre ? Et en y répondant comme le souci de nos vrais intérêts le commande, planterons-nous définitivement notre drapeau sur ce coin de terre qui, de longue date, a appris à le respecter, en se réfugiant de loin sous son ombre, et où notre politique trouverait des bases solides pour y asseoir une action que la nécessité, qui sait ? pourrait bien rendre plus prompte et plus effective qu’on ne s’imagine ?

J’ai déjà expliqué[22] ce qu’il fallait penser du Mâhdi et du mouvement qu’il symbolise. Qu’on m’excuse d’y revenir en reproduisant les paroles qu’il adresse aux vrais croyants :

[22] Les Vrais Arabes et leur pays.

« J’atteste devant Dieu et devant le Prophète que j’ai pris le sabre non dans le but de fonder un empire terrestre, ni pour amasser des richesses ou posséder un somptueux palais, mais afin d’aider et de consoler les croyants de l’esclavage dans lequel les tiennent les infidèles, et pour rétablir l’empire des musulmans dans son ancienne splendeur. Je suis donc décidé à porter ce sabre de Khartoum à Berber. J’irai ensuite à Dongola, au Caire et à Alexandrie, en rétablissant la loi et le gouvernement musulmans dans toutes ces cités. De l’Égypte, je me dirigerai vers la terre du Prophète afin d’en chasser les Turcs, dont le gouvernement n’est pas meilleur que celui des infidèles, et je rendrai à l’Islam la terre d’Arabie avec ses deux cités saintes. Fils d’Ismaël, vous pouvez vous attendre à me voir bientôt au milieu de vous armé du sabre de la foi. »

N’est-ce pas là l’idée arabe qui se réveille, qui marche, et dont le Turc musulman est encore plus l’ennemi que l’infidèle… l’idée arabe, dont plus qu’à personne l’essor s’impose à l’attention de la France ? Car, je l’ajoutais dans les mêmes pages, si les provocations à la guerre sainte, par l’organe des grands chefs, ne sont en réalité plus à redouter en Algérie, à cette influence déchue en a néanmoins succédé une autre dont, bien que moins efficace à mon avis, dans l’état économique de la contrée, il serait imprudent, à nous, de ne point tenir compte, — je veux parler des confréries religieuses.