On partit, et l’on débarqua sans encombre à Massaouah… Ensuite, lorsqu’on se fut un peu reposé, lorsque les premières reconnaissances eurent été lancées, et qu’on se fut bien convaincu de l’effroi de l’ennemi, les colonnes s’ébranlèrent, et l’on entra en Abyssinie par les Bogos, cette fois…
La rencontre eut lieu à Goura… Quel désastre pour le corps expéditionnaire ! Les soldats égyptiens, terrifiés, devenus fous, se laissaient frapper, sans essayer même de résister, par cet ennemi étrange qui bondissait, en hurlant, au milieu de leurs rangs. Le massacre ne s’arrêta que lorsque les Abyssins, fatigués de tuer, y renoncèrent. Le prince Hassan, Reghib-Pacha, et les officiers américains furent faits prisonniers.
En reconnaissant des Européens — ou soi-disant tels — parmi les musulmans, le Négus, furieux de ce qui lui paraissait, chez des chrétiens, une trahison, voulait tout d’abord, suivant une antique coutume, leur faire subir le supplice dont la vengeance de Fulbert frappa jadis Abeilard.
Les conseils du même Français parvinrent à sauver les malheureux officiers de cette mutilation. L’empereur résolut alors de savourer d’une autre manière les joies de son triomphe.
Assis sur son trône, revêtu de la pourpre impériale, entouré de ses grands feudataires, derrière lui, son armée en bataille, la cavalerie aux ailes, il ordonna que tous les captifs eussent leurs vêtements enlevés. Puis, dans cet appareil, nus comme le premier homme avant sa faute, ils défilèrent devant lui. Le spectacle était vraiment grandiose ; cette pompe barbare, ce peuple frémissant de sa victoire, ces cris d’enthousiasme, ce merveilleux cadre du ciel bleu et des montagnes éthiopiennes… tout était fait pour grandir la scène.
En passant au pied du trône, chacun des prisonniers était obligé de s’accroupir et de marcher sur les genoux. Aucun n’échappa à cette cérémonie, le prince Hassan pas plus que les autres ; car loin d’avoir combattu vaillamment et réussi à s’enfuir à Massaouah, comme on l’a raconté, il servit, au contraire, de principal ornement à cette apothéose. On raconte même que, par un raffinement de spirituelle malice, le vainqueur lui aurait fait tatouer, sur ses bras musulmans, deux croix, dont le malheureux ne put parvenir, à peu près, à effacer la trace que plus tard, à grand renfort d’argent et au prix de vives souffrances, par un médecin de Berlin.
Restait à débattre la question de la rançon. Le montant en fut fixé à 5 millions de thalaris, — environ 25 millions de francs. Tout l’argent du trésor khédivial épuisé y passa, et ce fut à ce moment que les créanciers de l’Égypte commencèrent à ne plus toucher leurs coupons. Les sommes mises de côté à leur intention prirent le chemin de l’Abyssinie. Comme le Négus ne voulait ni de l’or ni du papier, il fallut des caisses énormes et en quantité pour emballer ces monceaux d’argent. A Suez, où elles furent embarquées, on répandait le bruit que c’était de la glace destinée à l’état-major en campagne…
Est-il besoin d’ajouter que ces faits furent alors, en Égypte, soigneusement cachés au public ? Il fallait absolument lui donner le change et transformer la catastrophe en succès. Un dernier arrangement, conclu entre les deux parties au sujet de la province des Bogos, y contribua. Le Khédive fit habilement miroiter aux yeux inquiets du Négus la personnalité de l’Angleterre, derrière celle de Gordon-Pacha, alors gouverneur du Soudan, et obtint par là qu’elle demeurerait en sa possession, à la condition de lui payer un tribut annuel de huit mille thalaris. C’était pour rien.
L’honneur, ainsi, était sauf, Allah plus satisfait et plus grand que jamais, et la vérité n’avait qu’à se tenir cachée, une fois de plus, au fond de son puits. Dans ce pays de chaleurs, il est rare, du reste, qu’elle tente sérieusement d’en sortir.
Si la France l’avait voulu, dès ce moment, elle eût pu se ménager, en Abyssinie, une situation qui lui eût permis, plus tard, d’intervenir avec fruit en Égypte, et d’y conjurer, en partie, les conséquences funestes provoquées par l’intervention de l’Angleterre. Elle le pourrait encore, en se décidant, pendant qu’il est temps, à jeter les bases d’un établissement colonial dans la baie d’Adulis, ainsi qu’elle a inauguré une station maritime à Obock.