[21] Voir Mer Rouge et Abyssinie.

Pendant ce temps, toujours comme nous, à la faveur des ténèbres, le Négus et toute son armée remontaient en silence les positions ennemies. Les illusions et la négligence étaient telles de ce côté, qu’au lever du soleil, il arrivait à cinq cents pas à peine du corps égyptien sans avoir été signalé. Masqué par des bois et des collines, il attendit sans bruit que la colonne se formât et se mît en mouvement, l’observant à distance. Bientôt se présenta une gorge étranglée, bordée, de chaque côté, de falaises escarpées. Sans plus de défiance et sans plus de précautions que la veille, l’ennemi s’y engagea.

Ce fut le signal. Rapides comme la foudre, les Abyssins s’élancèrent et tombèrent sur lui. Le massacre fut horrible. Entassés les uns sur les autres, dans ce boyau resserré, sans pouvoir se retourner contre des assaillants invisibles, les malheureux musulmans, incapables de faire usage de leurs armes, furent égorgés jusqu’au dernier. Un obusier et une mitrailleuse, dont ils étaient munis, ne purent pas même être mis en batterie. Tous y périrent, et leurs cadavres abandonnés demeurèrent la proie des vautours et des bêtes féroces. Seuls, les restes du colonel Ahrendroop, reconnus par un Français accidentellement au camp du Négus, purent être ensevelis. Mais il ne survécut pas même un soldat fugitif pour aller porter la nouvelle du désastre au deuxième corps qui marchait derrière.

Ainsi que le premier, celui-là, que commandait Arakiel-Bey, successeur de Münzinger-Pacha à Massaouah, fut attaqué à l’improviste par le Négus, et subit le même sort. Un officier hongrois, le comte Zichy, qui s’y trouvait, ramassé couvert de blessures sur le champ de bataille, mourut cinq jours après.

Le troisième, vaguement averti, eut le temps de battre en retraite. Mais atteint et harcelé dans sa marche, il ne rentra à Massaouah que décimé et épouvanté.

La terreur était au comble dans cette ville. Tout autre vainqueur que des Abyssins y fût entré sans coup férir, et elle était mise à sac. Mais Johannès, dont les capacités étaient loin d’être en rapport avec la fortune, et surtout avec le rôle que l’Europe eut parfois la velléité de lui voir jouer, s’arrêta dans l’Hamacen, croyant la guerre terminée et n’en demandant pas davantage.

C’était peu connaître Ismaïl-Pacha… Être battu par des sauvages ! Ce fut un cri de fureur à la cour du Caire. On ne pouvait rester sous le coup de cet affront. Une expédition formidable fut décidée, et plus de vingt mille hommes réunis. Tout ce qu’on avait pu découvrir de bâtiments pour les transporter, vapeurs, voiliers, samboucks, etc., avait été requis ; jusqu’aux deux yachts du Khédive ! Depuis longtemps l’Égypte n’avait été témoin d’un pareil déploiement de forces.

Elles furent placées sous le commandement suprême du prince Hassan, un des fils du Khédive, celui-là même dont le général Wolesley réclamait naguère la présence auprès de lui à Dongola. C’était le guerrier de la famille. Il avait fait autrefois ses études militaires à Berlin, et revenait maintenant, encore tout chaud, de la guerre contre la Russie, où, sans avoir donné, il s’était décerné à lui-même le titre du « de Moltke de l’Orient » :

— Moi et de Moltke, disait-il volontiers…

Reghib-Pacha, généralissime de l’armée égyptienne, l’accompagnait avec tout un état-major d’officiers américains et autres…