Quelques mois plus tard, hélas ! dès le début de son œuvre, Mgr Bel succombait.
Je le vois encore, lorsque, sur le point de revenir en France, je lui adressais d’irrévocables adieux. Au fond de son regard attristé, se lisaient, avec la résignation du martyr, toutes les désespérances de l’exilé ! Le climat insalubre de Massaouah le tuait. Il le savait, et il restait… Qu’on me pardonne ce retour personnel à de pénibles souvenirs ! Mais, puisque le nom du vénérable évêque s’est rencontré dans ces pages frivoles, je ne saurais le prononcer sans payer au caractère de l’homme, aux vertus du chrétien, au dévouement de l’apôtre, le tribut légitime d’une douleur et d’un respect qu’ont partagés tous ceux qui le connurent.
Puis, après lui, ce fut le tour du P. Delmonte.
Quant aux Bogos, à l’heure présente, leur sort n’est guère plus enviable que lors de mon séjour parmi eux. La mission catholique est bien toujours là, prête à jeter sur leurs besoins toutes les consolations du spirituel. Elle y a même transporté son principal siége, et Mgr Touvier, le successeur de Mgr Bel, a établi sa résidence à Keren.
Mais, pour le temporel, c’est autre chose. M. Münzinger, médiocrement satisfait, sans doute, des minces émoluments du vice-consulat de France à Massaouah, réfléchit judicieusement, après 1870, qu’un changement de front opportun pourrait lui être plus profitable, et il tourna les regards du côté de S. A. le khédive Ismaïl-Pacha, en lui suggérant l’idée d’asseoir sa domination chez les Bogos.
Ce projet, examiné, puis accueilli au Caire avec faveur, c’était à l’auteur du programme qu’en devait naturellement revenir l’application. Créé bey et gouverneur de Massaouah pour le compte de l’Égypte, puis pacha, l’ancien protecteur des chrétiens d’Éthiopie devint leur ennemi du jour au lendemain, — ennemi d’autant plus redoutable qu’il avait vécu plus longtemps dans leurs rangs. Conduits par lui, les bataillons égyptiens envahirent, sans représailles à craindre cette fois, le pays des Bogos, et ils s’y installèrent.
A partir de ce moment, campés au pied des premiers contre-forts éthiopiens, ils en surveillèrent les défilés, attendant l’occasion d’y pénétrer sans trop de risques. Elle s’offrit enfin, ou du moins ils le crurent ; et les convoitises ambitieuses d’Ismaïl-Pacha, surexcitées par les conseils intéressés de son entourage, ne tardèrent pas à prendre leur élan. Il allait lui être fatal.
Münzinger-Pacha, avec un corps de 1,200 hommes, devait tourner l’Abyssinie à revers par Zeilah. Parvenu sur les bords du lac Aoussa, à mi-chemin de la possession française d’Obock, encore inoccupée, et du Choah, il fut surpris durant la nuit par le roi de ce petit royaume, allié des Abyssins, et il vit la plus grande partie de ses troupes massacrées sous ses yeux. Lui-même, grièvement blessé, dut reprendre avec leurs débris le chemin de la côte. Sa femme, celle-là même dont nous avions célébré le mariage à Keren, l’avait suivi. Elle ne le quitta point, et tandis qu’on le portait gisant sur un angareb, elle continuait à l’entourer de ses soins. Mais il ne put supporter le trajet et mourut en route. Sur ce point, l’incident fut, on le voit, rapidement dénoué, et ne se renouvela point.
Dans la région de Massaouah, le drame se prolongea davantage, et fut encore plus terrible. Une armée de 5 à 6,000 hommes, sous les ordres d’un officier danois au service de l’Égypte, le colonel Ahrendroop-Bey, pénétrait, en 1877, dans le Tigré, sur trois colonnes. Lui-même commandait la première.
A mesure qu’il avançait, le négus Johannès reculait, détruisant tout sur son passage, et faisant le désert au-devant des envahisseurs. Il atteignit ainsi, suivi à peu de distance par l’ennemi, Goundet, sur le Mareb. Les Égyptiens passèrent le fleuve derrière lui ; même une escarmouche de peu d’importance eut lieu sur la rive gauche. C’était la première, et pour les mieux aveugler, l’avantage leur avait été soigneusement réservé par Johannès. Puis, le soir, ainsi que nous l’avions fait quelques années auparavant, au même endroit, avec Dedjatch Haïlou[21], sur toute la lisière du camp, des feux furent allumés et entretenus avec soin.