— Passez vite ! dit Aïssa, en nous le montrant. Ils grimpent derrière nous, et vont être bientôt là. Hâtez-vous.
— Et toi ? dit le jeune homme.
— Moi, je vous suis… Non ! je reste ! s’écrie-t-elle, dès que nous avons traversé ; je reste et je meurs.
Et l’arbre qu’elle a repoussé du pied roule avec fracas dans le gouffre.
Frappés de stupeur, nous nous arrêtons. Impossible de retourner à elle. Les bandits sont déjà en haut, et le frère d’Aïssa bondit sur sa sœur qu’il saisit aux cheveux. Ivre de fureur, il lève son poignard ; de l’autre rive, l’étranger l’a mis rapidement en joue : fatalité ! Les deux chiens s’abattent avec un bruit sec ; l’arme n’a pas été rechargée la veille. Et c’est la jeune fille qui, sous nos yeux, retombe égorgée en criant encore :
— Adieu ! n’oublie pas Aïssa.
Oh ! non ! Il ne l’oublia point, je m’en porte garant. Nous l’entraînâmes, malgré lui, sous une grêle de traits qui ne nous atteignirent pas ; et pendant près de deux mois, à Massaouah, il languit, frappé au cœur. Puis, un beau jour, un navire de son pays mouilla dans le port, il s’y embarqua, murmurant toujours le nom d’Aïssa, la belle fille au teint d’or. Depuis, on ne le revit jamais.
CHAPITRE XI
La fin d’un missionnaire. — L’occupation des Bogos. — La guerre des Égyptiens contre l’Abyssinie. — La France et les pays du Soudan.
Le récit n’était pas gai. J’essayai vainement de dormir. Je n’avais pas encore fermé l’œil, lorsqu’il fallut se remettre en route. Mais j’avais en perspective un repos dont il m’allait être permis de savourer les jouissances dans toute leur plénitude. En effet, avant midi, nous touchions au terme du voyage et nous saluions, en nous séparant, les premières cabanes de Monkoullo.